Libération de Paris : Le grand enjeu

Publié le par L'Express

Le 26 août 1944, les Parisiens en liesse acclament de Gaulle. Un triomphe pour le chef de la France libre, qui scelle ainsi son propre destin et l'avenir du pays. Mais, aussi, une victoire sur les communistes dans la marche vers le pouvoir. L'insurrection de la capitale en fut le levier. Leclerc et Rol-Tanguy, les plus beaux acteurs. Le gentilhomme et le militant devenus héros du peuple des barricades. Récit d'une course gagnée à l'arraché.

«Ah! C'est la mer...» En abordant, dans ses Mémoires, le récit de l'apothéose de la libération de Paris, de Gaulle, un bref instant, se laisse aller à cette émotion qui l'étreignit, le 26 août 1944, lorsqu'il vit devant lui s'ouvrir la foule immense qui emplissait les Champs-Elysées, escortant sa longue marche triomphale. Impression fulgurante devant l'image absolue qui résume l'événement en le figeant, à jamais, dans la légende.

Ce jour-là, tout concourt pour qu'elle se forge durablement autour d'un général de haute taille qui s'avance, le pas majestueux, brassant l'air chaud d'un salut répété tandis que suit, à distance respectueuse, la cohorte des chefs de la Résistance flanqués des officiers de la division Leclerc. Au ras des trottoirs, les soldats, pâles de fatigue, tentent d'assurer un semblant de service d'ordre. Alors, jaillie d'une Traction avant qui précède le cortège et que ses occupants FFI (Forces françaises de l'intérieur) ont munie d'un haut-parleur, une voix crie: «Le général de Gaulle a confié sa protection au peuple de Paris!»

Aux habitants, plutôt: bourgeois des beaux quartiers tout proches mêlés aux ouvriers venus des lointains arrondissements populaires. Les uns arborent complet strict, cravate et parfois gants, les autres une chemise aux manches roulées et des pantalons au pli incertain. Un effort de coquetterie confond toutes les Parisiennes, avec leurs coiffures descendant en lourdes boucles et ces robes à fleurs, ces jupes courtes, ces chaussures aux épaisses semelles de bois... Mais, si les tenues diffèrent, les visages offrent tous ces traits amaigris par quatre ans de privations et d'angoisses, et subitement transfigurés par une joie identique. Sont-ils tous unis, vraiment, rassemblés par le même élan d'ivresse comme ils le seront, quelques instants après, par l'intense panique que suscitera la fusillade de tireurs embusqués sur les toits le long du cortège?

De Gaulle, en rassemblant ses souvenirs avec la hauteur qu'on lui connaît, portera ce jugement lucide: «Je sens qu'en ce moment même des ambitions me font escorte en même temps que des dévouements. Sous les flots de la confiance du peuple, les récifs de la politique ne laissent pas d'affleurer.».

On ne saurait mieux, ni plus franchement, avouer que la libération de Paris fut le formidable enjeu d'une épreuve d'influence menée presque comme une partie de poker où se seraient assis les partenaires les plus inattendus. Et qui, surtout, aurait mis en compétition - il faut dire ces choses-là le plus pudiquement possible - les éléments les plus déterminés et les plus flamboyants de la France libre: les gaullistes et les communistes.

Tout se sera noué dans les premiers jours d'août, jusqu'au 15, date du débarquement allié en Provence, qui ouvre un second front en France.

Paris, en ces jours-là, bruit de mille rumeurs. Il ne fait plus de doute désormais que, pour l'occupant, comme l'affirme un dicton populaire, remis à la mode par les «messages personnels» de la BBC, les carottes sont cuites. Moins d'un mois plus tôt, le 20 juillet, Hitler a échappé de justesse à un attentat dans son quartier général. Menée par la Gestapo et les SS, la répression qui s'ensuit décime les états-majors - principalement celui des forces stationnées en France. C'est alors qu'à Vichy les dignitaires de l'Etat français commencent à se demander si les temps ne sont pas venus de tourner casaque et d'en finir avec la collaboration. Pétain, qui règne sans gouverner, désigne l'un des nombreux amiraux de sa cour pour s'entendre en son nom avec de Gaulle, oubliant qu'il fit, naguère, condamner le Général à mort. Pierre Laval, chef du gouvernement, échafaude, lui, une combinaison plus habile reposant sur le retour dans la capitale du principal cacique de la IIIe République, le radical Edouard Herriot, président de la Chambre des députés, qu'il va extraire d'une prison allemande.

Si la manoeuvre du Maréchal n'a aucun espoir, celle de Laval, en revanche, peut déboucher sur un replâtrage de l'ancien système remettant en selle les politiciens traditionnels et surtout modérés. Aussi bien, beaucoup s'en inquiètent. De Gaulle, tout d'abord, qui pourrait ainsi se retrouver tout à fait marginalisé, d'autant plus facilement que les Américains se montrent encore peu enclins à reconnaître sa représentativité. Mais la perspective d'une résurrection de ce vieux cheval de retour qu'est Herriot dans le sillage sulfureux d'un Laval sonnerait tout autant le glas des ambitions communistes. Le PC et le Général ont donc partie liée. Tout au moins jusqu'à ce que se dissipent les rêves de l'opération. C'est chose faite le 16 août. Ce jour-là, Herriot regagne sa cellule tandis que les SS abattent, à Paris, 34 jeunes résistants et que le chef de la Gestapo, Aloïs Brünner, parvient, en échange de quelques carcasses de porcs, à trouver trois wagons dans le dernier train militaire vers l'est. Il y installe ses sbires et entasse aussi 51 juifs détenus au camp de Drancy. Le convoi quittera la gare du Bourget le 17 août. Parmi les déportés se trouve l'industriel d'aviation Marcel Bloch-Dassault.

Pour les Allemands de Paris et leurs amis français, c'est le dernier quart d'heure. Démissionnaire, Laval s'en va, sous escorte nazie, le 17 août. Le gratin de la collaboration le suit. Les Américains sont à Chartres, à Dreux, à Orléans. Dans la capitale, la grève générale a été proclamée: pas de trains, pas de métro, pas de courrier. Depuis le 15, la police parisienne a disparu des rues et des carrefours. Leurs trois réseaux de résistance appellent au soulèvement ces fonctionnaires en uniforme qui, pendant quatre ans, furent les auxiliaires des forces d'occupation. Au matin du 19 août, ils hissent un grand drapeau tricolore au toit de la préfecture de police.

Ainsi se joignent-ils, en masse et avec leurs armes, à l'insurrection décidée par le commandant des FFI, Henri Tanguy, plus connu sous le nom de guerre de colonel Rol. C'est un Breton de 36 ans, ancien ouvrier chaudronnier, naguère envoyé par le Parti communiste, en Espagne, comme commissaire politique dans les Brigades internationales luttant contre Franco.

Rol-Tanguy est communiste. Une partie des membres du Comité parisien de libération l'est aussi. De même, l'influence du PC se révèle importante au sein du Conseil national de la Résistance, qui se trouve rassemblé à Paris. Ce sont ces organismes qui vont prendre la décision de déclencher le soulèvement de la capitale. Décision qui risque de se révéler lourde de conséquences. Les forces allemandes qui tiennent la capitale sous les ordres d'un général, von Choltitz, réputé pour son esprit d'obéissance, conservent une forte capacité de feu. Elles ont miné nombre d'édifices publics. A l'instar de ce qui se passe, au même moment, à l'autre bout de l'Europe, à Varsovie, elles peuvent semer la ruine et le sang. D'autant que les armées américaines, aux abords de la région parisienne, ont décidé d'attendre avant d'investir Paris.

Fallait-il, alors, déclencher l'insurrection, quel qu'en fût le prix, mais avec la certitude d'en tirer, au bout du compte, un profit politique?

Dans sa maison tourangelle des bords de Loire, Henri Rol-Tanguy, retraité de l'armée depuis 1962 avec le grade de lieutenant-colonel à titre temporaire, repousse l'idée que des historiens adoptent. L'homme, resté vif malgré l'âge, s'est façonné une cuirasse que renforcent l'allure de l'officier de réserve et la foi du militant. Difficile, aujourd'hui comme hier, de lui arracher une confidence, si ce n'est, le temps d'un soupir, le regret de n'avoir pu mener la carrière militaire de ses rêves. Ou d'avoir dû attendre 1945 pour recevoir la croix de compagnon de la Libération.

Rol-Tanguy proteste: seules des considérations tactiques l'ont conduit à déclencher l'insurrection. «Dans la région parisienne, déclare-t-il, les conditions indispensables, c'est-à-dire la démoralisation et la retraite de l'ennemi, étaient réunies en août. S'y est ajouté le désir de la population de se battre. Nous avons préparé et conduit cette bataille.» Et, lorsqu'on lui fait observer que les ordres n'allaient pas dans ce sens, il admet: «C'étaient les ordres de l'état-major allié. Mais, de l'autre côté, il y avait la pensée du général de Gaulle. Nous étions dans le droit fil de cette pensée.» C'est une thèse sur laquelle il ne variera pas. Et de Gaulle, plus tard, se gardera de juger inopportun ou même trop hâtif le déclenchement de l'insurrection. Il est vrai qu'il avait réussi à retourner la situation à son profit.

Deux hommes vont servir sa fortune. Dans la capitale, son délégué militaire, un inspecteur des finances sportif et désinvolte de 29 ans promu d'un coup général: Jacques Chaban-Delmas. Et, au sein des forces alliées débarquées le 6 juin 1944 en Normandie, le commandant de la 2e division blindée, un gentilhomme picard de 42 ans rugueux et fidèle: Philippe de Hauteclocque, entré dans l'Histoire sous le nom de général Leclerc.

Le premier, à défaut de la freiner, va tenter de conduire sans l'accélérer l'insurrection parisienne. Ce qui lui vaudra, de la part des communistes qui siègent dans les hautes instances de la Résistance, de cuisantes injures. Ainsi le traite-t-on de lâche lorsqu'il ne trouve pas dépourvue d'intérêt la trêve que réussit à arracher aux Allemands le consul de Suède, Raoul Nordling, épouvanté par la perspective d'une sanglante bataille de rues dans une ville hérissée de barricades auxquelles se heurtent les chars et les patrouilles de von Choltitz, prêts à faire chèrement payer leur fuite. Et les équipes improvisées de secouristes où se sont enrôlés des acteurs de la Comédie-Française relèvent, déjà, de nombreuses victimes...

Leclerc, lui, va doubler l'insurrection tout en la secourant. Ses supérieurs américains lui interdisent de se porter sur Paris. Il passe outre et, dès le 21 août, lance sur les routes de la capitale un détachement précurseur dont l'un des officiers, le capitaine Raymond Dronne, sera le premier sur les bords de la Seine, à bord d'une Jeep sur laquelle il a, in extremis, fait effacer sa devise: «Mort aux cons!» De Gaulle, prévenu, couvre l'initiative et vient, auprès du haut état-major allié, plaider en faveur d'une marche forcée sur la capitale. En cas de refus, le Général menace de retirer les troupes françaises du commandement américain. Finalement, Leclerc, au soir du 22 août, reçoit l'ordre de foncer vers l'est avec toutes ses troupes.

On rentre, désormais, dans l'épure classique des opérations militaires. Leclerc investit Paris en tenaille, arrivant dans les faubourgs à l'aube du 24 août. La nuit commence à tomber lorsqu'enfin ses blindés pénètrent dans la cité où la presse de la Résistance entretient, depuis six jours, l'exaltation. Un mot d'ordre jaillit à la radio, et toutes les cloches des églises se mettent à sonner. A l'Hôtel de Ville qu'un fringant journaliste, Roger Stéphane, a pris d'assaut le jour où il devait fêter, avec son ami Jean Cocteau, ses 25 ans, le Conseil national de la Résistance accueille avec des pleurs de joie les premiers soldats de la France libre. L'affaire se dénouera totalement le lendemain, vendredi 25 août, avec l'arrivée de Leclerc, qui s'installe dans les locaux de la gare Montparnasse. Retranché dans sa résidence de l'hôtel Meurice, rue de Rivoli, von Choltitz exige seulement de remettre sa capitulation entre les mains d'officiers d'une armée régulière. Leclerc la reçoit à Montparnasse et, peu au fait des subtilités de la politique, accepte que Rol-Tanguy appose aussi sa signature sur l'acte de reddition. De Gaulle, qui arrive sur les lieux un quart d'heure plus tard, en conçoit quelque humeur.

Mais qu'importe, au fond, ce qui n'est plus, déjà, qu'un point de détail. Le pari gaullien vient d'être gagné avec la libération de la capitale, acquise, sans doute, par l'insurrection, mais désormais verrouillée par la présence de l'armée régulière. Cette course de vitesse se révelant perdue, que se serait-il passé? En politicien averti, de Gaulle en mesurait l'enjeu: on l'aurait probablement cantonné dans un rôle décoratif. La proclamation du CNR, qui tait son nom, rend l'hypothèse plausible. L'homme qui, le 18 juin 1940, avait pris le risque énorme de la désobéissance au nom d' «une certaine et grande idée de la France» (et en raison, aussi, d'une conception non moins grande de son destin) ne pouvait accepter qu'on le coiffât, ainsi, dans la dernière ligne droite.

En maniant, avec cette façon qu'on lui découvrira bientôt, les semonces et les louanges, il refusera, de toute sa hauteur, de satisfaire au voeu du CNR, qui le presse de rétablir la République, dont il affirme la pérennité en sa personne. Et puis, comme il faut répandre un peu de baume, il lancera, soigneusement improvisée, l'apostrophe célèbre: «Paris, Paris outragé, Paris martyrisé, mais Paris libéré par son peuple avec le concours des armées de la France!» Comme toujours chez lui, le verbe épouse fidèlement la logique de la pensée. Plus tard, au fil de ses Mémoires, il aura cette explication relative au pouvoir: «Personne ne doute que si de Gaulle arrive dans la capitale sans qu'on ait, à son encontre, créé des faits accomplis, il y sera consacré par l'acclamation du peuple.» Les funestes faits accomplis furent évités de justesse.

Les combats

Dans une Jeep de la 2e DB, le capitaine Massu traverse Pierrefitte, sur la route de Sarcelles, le 27 août. Une fusillade éclate rue de Rivoli, juste après le passage du général de Gaulle, le 26 août. Pendant l'insurrection. Des brancardiers au secours des blessés touchés dans les affrontements des barricades. La victoire. Les soldats de la Libération sont fêtés alors que l'épuration a déjà commencé. Une femme est tondue dans la cour de la Préfecture de police (19 août). Le 25 août, von Choltitz signe la reddition des troupes allemandes de la capitale. Ses hommes se rendent et les chars de la division Leclerc entrent à Paris. Le 29 août, l'infanterie américaine défilera sur les Champs-Elysées. 

Publié dans Articles de Presse

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