Max et les bretteurs

Publié le par rodney42

JournalLe Nouvel Observateur le 26 novembre 1998 par Françoise Giroud


Décidément, la figure sublime de Jean Moulin dérange encore beaucoup de monde

Moulin JeanRarement on aura ressenti une telle tension chez Pivot. C’est qu’il s’agissait de l’honneur d’un homme et pas n’importe lequel: Jean Moulin, dont la figure sublime dérange encore, décidément, beaucoup de monde. Déjà, on l’a déclaré sous-marin communiste (Henri Frenay), ensuite agent du KGB (Thierry Wolton). Voilà aujourd’hui autre chose : Jean Moulin traître à de Gaulle. C’est ce qu’affirme un M. Jacques Baynac (1). Sa thèse: quand de Gaulle est lâché en 1943 par Churchill et Roosevelt, qui lui préférait Giraud, Jean Moulin a décidé de donner aux Américains la main sur la Résistance intérieure dont il était le chef.

Révélation accessoire: ce n’est pas René Hardy qui a livré Jean Moulin à la Gestapo mais un agent allemand qui le filait. Jacques Baynac parlait devant Pierre Péan, auteur d’une biographie très élaborée de Jean Moulin. Péan conteste vigoureusement Baynac et produit de son côté ses documents. Un agent américain est bien venu en France pour contacter Jean Moulin, mais ce n’est pas lui qu’il a vu, c’est un autre, également surnommé Max. D’où la confusion de Baynac.

Méprisant, celui-ci a dénié à Péan le droit de parler. «Ses références sont bidon, Péan ne connaît strictement rien à la question.» Péan souriait, narquois, sûr de lui… Il a fait ses preuves. Interrogée sur ce que son oncle pensait du chef de la Résistance intérieure, Geneviève de Gaulle a répondu: «Il m’en a toujours parlé avec une immense affection et avec reconnaissance…» Mais peut-être M. Baynac juge-t-il que de Gaulle ne connaissait «strictement rien à la question»…

Comment ne pas aimer Wilhelm de Kostrowitzky, alias Guillaume Apollinaire, avec son beau regard, son rire énorme, et cette mélancolie légère qui teinte son œuvre et sa vie? Jean-Claude Bringuier a mis tout son savoir-faire dans le portrait qu’il en a tracé pour «Un siècle d’écrivains». Enfant naturel né à Rome d’une aventurière polonaise fantasque, étranger en France où il fait le nègre ou l’employé de banque, secrétaire en Rhénanie d’une comtesse allemande, poète partout jusque dans les tranchées où un obus lui troua la tempe, en 1916. «Je suis la blanche tranchée au corps creux et blanc, j’habite toute la terre dévastée…» C’est la grippe espagnole qui allait l’emporter… Bringuier a su raconter ce merveilleux bonhomme, écrivain fécond, amant malheureux, compagnon tonitruant de toute la faune littéraire et artistique des années d’or parisiennes. «Passent les jours et passent les semaines, ni temps passé ni les amours reviennent»… Ses vers continuent à vous trotter dans la tête quand on traverse le pont Mirabeau.
La délation est un sport où les Français sont champions.

Trois millions de lettres écrites pendant l’Occupation en font preuve. Tous ceux qui avaient un suspect, gaulliste, communiste, franc-maçon, juif, ou simplement un voisin gênant, se déchaînèrent. A Paris, 900 médecins sur 4000 furent dénoncés. Les journalistes se surpassèrent aux dépens de leurs confrères. A la Libération, ce sont les collabos, les vichystes qui firent les frais de cette frénésie délatrice (La Cinquième). Apparemment, elle sévit encore, puisque Roland Dumas a été dénoncé par des lettres anonymes que ses juges ont prises en considération.

Tous les jours, des enfants sont violés. Un garçon sur dix, une fille sur huit. Violés par un père, un beau-père, un ami de la famille. La mère s’en doute mais se tait. Tout le monde se tait. Quand les enfants parlent, ils sont adultes. Et intimement détruits. Quatre d’entre eux, animés d’une haine brûlante envers leur agresseur et ceux qui, sachant la vérité, se sont tus, ont témoigné dans un documentaire accablant. En dix ans, les condamnations pour viols intrafamiliaux ont augmenté de 70%. Mais aucune condamnation ne permet d’exorciser le passé. Enfants perdus, enfants blessés à jamais… Horrible coup de projecteur sur ce qui se passe dans le silence des foyers (France 3).

Triste, triste, le dérapage de Michel Rocard. Faut-il qu’il en ait enduré pour en arriver là… A ruminer son amertume dans les gazettes, c’est lui qu’il déconsidère. Triste, triste, de la part d’un homme qui fut si capable et si intelligent.


(1) «N.O.» no 1776 du 19 novembre 1998. Voir aussi la chronique de Jacques Julliard (page 71) et le débat page 142.


Publié dans Articles de Presse

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