Meilleurs souvenirs de la capitale

Publié le par L'Express Martine de Rabaudy

Jacques Audiberti, hier, Jacques Roubaud, aujourd'hui, l'Américain Karnow et le Russe Gazdanov: quatre flâneurs des lettres évoquent le même bonheur de vivre à Paris, Ville Lumière, terre d'asile et de rencontres.

Jacques Audiberti - Jacques RoubaudJacques Audiberti - Jacques Roubaud

Jacques Audiberti - Jacques Roubaud

S'il n'en possédait déjà un de naissance, il faudrait, comme Paul Morand le fit pour son Venises, habiller Paris d'un "s" supplémentaire. Officiellement pluriel jusqu'à 20, avec son découpage en arrondissements, Paris peut se multiplier par autant de regards et de sentiments que lui portent ses habitants et ses visiteurs, chacun lui témoignant un instinct de propriétaire, voire une passion d'amant exclusif. "Paname, on t'a chanté sur tous les tons", lui déclarait Léo Ferré. Ajoutons: peint par toutes les palettes, filmé et photographié sous tous les angles, évoqué par tous les genres littéraires, romans, souvenirs, journaux, poèmes. Cette saison offre encore quatre ouvrages à la ville, baignés dans l'encre de la nostalgie.

Honneur à Jacques Audiberti, dont les écrits sur Paris sont réunis pour la première fois par Claire Paulhan, sous un titre sans ambiguïté: Paris fut, simple passé constat de l'irrémédiable. Journaliste de 1924 à 1940 au Petit Parisien, ses chroniques content et décomptent les disparitions des petits métiers et l'extinction des existences minuscules qui tissent l'âme des quartiers populaires et dessinent des villages à l'intérieur des grandes villes. Audiberti, dernier artisan des regrets, vivait, comme il le disait, "aux abords de la fin des haricots".

Autre flâneur des lettres, Jacques Roubaud, avec La forme d'une ville change plus vite, hélas, que le coeur des humains, 150 poèmes composés entre 1991 et 1998, "recoure" les rues, inusable "piéton de Paris" dans les pas de Léon-Paul Fargue, dans ceux du citadin Jacques Réda ou encore du Prévert de L'Album du coeur de Paris. Marchand de poèmes à la criée, il parcourt d'une plume alerte ruelles et rues, et s'égare dans les impasses de la mémoire.

Montparnasse, capitale littéraire des Etats-Unis

"Le Paris où nous marchons/ N'est pas celui où nous marchâmes/ Et nous avançons sans flamme/ Vers celui que nous laisserons." En cela Roubaud reprend le refrain de Baudelaire: "Paris change! mais rien dans ma mélancolie/ N'a changé! Palais neufs, échafaudages, blocs,/ Vieux faubourgs, tout pour moi, devient allégorie,/ Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs." Ce macadam promeneur est aussi frère de pavé d'Henri Calet, qui, dans Le Tout sur le tout, arpentait Paris - en prose, aux côtés des laborieux et, plus à la paresseuse, en compagnie des paumés, "spécialiste de la misère en gros et en détail", selon sa propre définition.

Changeons de quartier, de ton, d'époque et de nationalité avec Stanley Karnow et son Paris années 50. Correspondant de Time Magazine, il sera plusieurs années "un Américain à Paris" et deviendra le gendre de Nathalie Sarraute en épousant sa fille Claude. "Les bons Américains ne restent jamais en Amérique", disait Oscar Wilde. Les meilleurs s'établissent à Paris, si l'on se souvient de Julien Green ou, plus épisodiquement, de Gertrude Stein, de Fitzgerald, et de Hemingway: Paris est une fête et Montparnasse, la capitale littéraire des Etats-Unis. Ou encore de Henry Miller, qui reconnaît dans Jours tranquilles à Clichy: "Quand je pense à cette période, il me semble que c'était comme de vivre au paradis." Quant à Stanley Karnow: "Fin 47, j'arrivai à Paris pour y faire un séjour de trois mois. J'y suis resté dix ans." Moins flamboyant que ses talentueux aînés, Karnow mène une existence plus bourgeoise et plus snob. Le bureau de Time occupe alors deux étages d'un immeuble de la place de la Concorde et sa rencontre avec le très mondain ministre gaulliste Gaston Palewski, surnommé "M. Lavande", l'adoube dans le grand monde. Le jeune reporter se régale de ce gratin, que les Américains appellent le Tout-Paris et les Français les beautiful people... Dior, Curnonsky, Cocteau, Louise de Vilmorin, Marie-Laure de Noailles traversent le livre, comme leur salon, sans prêter attention à l'auteur, qui fait figure de touriste épaté, pratiquant son sport favori: le "name dropping". Le charme de cet univers fitzgéraldien est malheureusement oublié au vestiaire des palaces qu'il fréquente. Manque d'alcool et de désespoir? Plus simplement, banalité de l'écriture et conformisme de la pensée. Le meilleur reportage d'une vie ne peut rivaliser avec les romans d'une génération, même perdue...

Taxi de nuit pendant vingt-quatre ans

Le hasard aura-t-il amené un de ces Américains tapageurs, après une nuit noircie au whisky, à monter dans le taxi du Russe blanc Gaïto Gazdanov? Le chemin des exilés politiques et des artistes yankees, dans cette tumultueuse décennie 1920-1930, ne devait guère se croiser autrement que lorsque les uns transportaient les autres d'un bar à un hôtel.

C'est en 1923 que Gaïto Gazdanov se réfugie à Paris, révèle Anne Wiazemsky, préfacière de Dernier Voyage. Taxi de nuit pendant vingt-quatre ans, Gazdanov écrit le jour et publie, en 1929, Claire, son premier roman, qui remporte un vif succès, un critique le comparant même à Nabokov. Cette oeuvre, frappée d'interdiction, rééditée à Moscou en 1993, reconnue à l'égal de celle des grands Russes, franchit depuis les frontières.

Paris n'a jamais failli à sa tradition de terre d'asile pour les écrivains de toutes nationalités: les Irlandais Wilde, Joyce et Beckett; l'Allemand Jünger; les Autrichiens Rilke et Handke; le Tchèque Kundera; les Roumains Cioran et Ionesco; l'Espagnol Semprun et l'Argentin Hector Bianciotti, aujourd'hui académicien français. Citons, extraite de son prochain livre, Comme la trace de l'oiseau dans l'air, cette anecdote qui tombe à point nommé, en réclamant l'indulgence de son éditeur, Grasset, qui recommande silence jusqu'au 25 août, date de la mise en librairie de l'ouvrage: "Je me souviens de ce matin ensoleillé où, à la terrasse des Deux-Magots, de retour d'Egypte, il [Borges] décrivait Le Caire, la puissance colossale de la rue, le roulement sans trêve de la circulation, l'énergie manifeste en toute chose, les criailleries épiques, la violence mécanique et tumultueuse. Alors que d'habitude, je limitais mes interventions à quelque question qui se voulait distraite, à une allure susceptible de relancer la causerie, je me suis permis d'observer que, désormais, la circulation rendait semblables à l'oreille toutes les grandes villes, pour preuve, ce lieu où nous nous trouvions. Et, lui de me dire: ?Non, Paris est toujours une ville nuancée.?"

Publié dans Articles de Presse

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