Mitterrand, la France, Israël et les juifs

Publié le par L'Express

C'est un document exceptionnel: ami et conseiller du président, l'auteur de <Italique>Verbatim</Italique> livre à L'Express une ultime réflexion sur le rapport de François Mitterrand à la question juive. Il dévoile l'un des aspects les plus secrets de l'ancien chef de l'Etat.

François Mitterrand en 1989, après sa réélection

François Mitterrand en 1989, après sa réélection

Tout rapproche la France du peuple juif. A commencer par l'universalisme: le judaïsme a apporté au monde l'idée du monothéisme, la France celle de la République moderne. Pendant des siècles, ils ont dialogué dans un respect mutuel. C'est en France que, pour la première fois, des juifs ont obtenu le droit de vote, qu'une élite intellectuelle a transformé un procès bâclé contre un officier juif - Alfred Dreyfus - en un réquisitoire imparable contre un état-major dévoyé. Et c'est aussi là que, pour la première fois en Europe, à vingt ans d'intervalle, deux juifs sont devenus présidents du Conseil - Léon Blum et Pierre Mendès France - laissant l'un et l'autre une trace indélébile, presque mythique, dans l'histoire du pays.

Mais c'est aussi en France que s'est écrite l'une des plus sombres pages de l'histoire de l'Europe, celle de la collaboration. Car c'est la France qui arrêta ses propres citoyens et les livra aux bourreaux nazis, en même temps que les étrangers qui avaient cru pouvoir trouver refuge chez elle. C'est la France qui prit soin de respecter les règles de son droit constitutionnel pour faire approuver et appliquer par son administration des règlements antisémites.

Rien de cela n'est encore vraiment au plein jour, entièrement reconnu. Comme une famille n'assume jamais l'inceste et l'enfouit au plus profond de son inconscient pour survivre, beaucoup enfouissent aujourd'hui encore cette période noire de notre histoire dont pourtant tout procède.

Le conseiller, puis l'ami

Sans doute convient-il d'abord de rappeler d'où je parle. Dans l'Alger de mon enfance, on ne souffrit que peu de l'Holocauste. Il ne toucha presque pas ma famille - si ce n'est en la personne d'un oncle, dentiste en Bretagne, dénoncé, raflé, convoyé, gardé par d'autres Français et ne rencontrant pas un seul Allemand jusqu'à Auschwitz, dont il ne revint pas. Arrivé très jeune à Paris, je n'ai presque rien vécu des drames de l'indépendance algérienne, sinon par mes amis restés là-bas, jusqu'à devenir eux-mêmes, pour certains, des terroristes du désespoir. Magistrat et professeur, j'ai choisi de nourrir ma réflexion d'écrivain par l'action, sans me laisser accaparer par elle. Très tôt, j'eus la chance de rencontrer François Mitterrand, de qui je suis devenu le conseiller, puis l'ami. Après vingt-cinq ans, je lui conserve admiration, gratitude et respect pour m'avoir permis, en le servant, de servir mon pays, de participer à une magnifique aventure collective, d'initier des réformes, de lancer des projets.

Puis-je alors parler objectivement de son attitude pendant la guerre, de sa relation au judaïsme et à Israël? Mon jugement n'est-il pas biaisé par ces années d'amitié? Sans doute. Mais il ne s'agit pas pour moi de juger - de quel droit le ferais-je? - mais de tenter de comprendre, sans rien cacher de mes doutes et de mes déceptions. Car ma conception de l'amitié ne m'impose pas de tout approuver d'un ami, mais seulement de ne rien dire de lui en public dont je n'aie pu débattre avec lui au préalable en privé. Ainsi, lorsqu'il me demanda de tenir à jour des carnets de notes pour les publier le jour venu, je n'ai accepté de le faire qu'à condition de pouvoir les rendre publics de son vivant. Ces secrets étaient les siens et je n'aurais jamais accepté de les faire connaître sans son accord. Je ne me sens donc pas autorisé à écrire sur un mort ce que je n'aurais pas dit à un vivant. Aussi, il va sans dire que, de tout ce qui suit, j'ai longuement parlé avec lui. Beaucoup de faits mentionnés ici se trouvent d'ailleurs déjà révélés dans l'un ou l'autre des trois tomes de Verbatim, sans avoir toujours été relevés par les critiques de l'époque. Comme s'il s'agissait de secrets si intolérables que, même dévoilés, ils ne pouvaient être entendus. L'heure est venue. Enfin, c'est ici la première et dernière fois que je parle de ce sujet: je ne suis pas un homme de commémoration. 

L'antisémitisme ou le toit du monde?

Passant l'été de 1980 à Jérusalem pour achever la rédaction d'un essai dans la merveilleuse résidence que le maire de la ville met à la disposition de quelques écrivains et artistes, je me souviens d'un appel téléphonique de François Mitterrand: «Je vous envie d'être sur le toit du monde, là où souffle le meilleur de l'esprit humain.» J'aurais vingt autres anecdotes de cette sorte à raconter, témoignant de sa fascination pour le judaïsme et Israël. Des dizaines d'heures de conversations à rapporter, parfois au milieu de négociations arides, où des interlocuteurs médusés nous écoutaient disputer d'Abraham, quand il était question du prix du lait. François Mitterrand n'était pas antisémite, évidemment. Une telle accusation serait comique si elle n'était insupportable. D'abord parce qu'il était nourri de l'Ancien Testament. Il le renvoyait à sa passion pour sa mère, qui le lui avait enseigné, plus selon une approche protestante (du texte) que catholique (du rituel). Ensuite, parce qu'il était fasciné par l'aventure du peuple juif et par celle d'Israël. Les seuls juifs qu'il n'aimait pas étaient ceux qui ne se reconnaissaient pas comme tels. Dans l'Eglise catholique, il détestait précisément ce qui subsistait d'antisémitisme; les accusations de peuple déicide lui étaient étrangères, même s'il comparait parfois le fanatisme de certains orthodoxes de l'époque de Jésus à celui de certains intégristes d'aujourd'hui.

Certes, il lui arrivait, comme à chacun de nous, d'être déçu par des comportements, hostile à des politiques, irrité par des groupes de pression. Et, lorsqu'il réagissait aux violentes critiques de certains partis israéliens et de leurs relais hors d'Israël, il le faisait avec plus de retenue que n'en montrent entre eux bien des Israéliens. Enfin, et surtout, il jugea qu'il était conforme aux intérêts de la France de rééquilibrer notre politique au Moyen-Orient dans un sens plus favorable à Israël.

Une position iconoclaste

Le 5 juin 1981, dès son arrivée au pouvoir, et malgré son opposition à la politique du gouvernement israélien de l'époque, il annula la honteuse directive du 5 mai 1980 par laquelle la France acceptait de se soumettre au boycott arabe. Quelques jours plus tard, au premier sommet européen auquel il participa, à Luxembourg, il écarta l'absurde déclaration d'un sommet européen précédent, à Venise, condamnant toutes les négociations bilatérales entre Israël et ses voisins, en particulier celles de Camp David. Dès les débuts de son premier mandat, il eut le courage de revendiquer son soutien à l'existence d'Israël devant tous les chefs d'Etat arabes qu'il rencontra. Sans le moindre double langage. Le 13 juin 1981, il expliqua ainsi au roi Khaled, son premier hôte arabe, qu' «Israël a le droit à l'existence dans des frontières sûres et garanties», tout en se déclarant prêt à «reconnaître l'aspiration du peuple palestinien à une patrie». Il ne bougera pas de cette position, alors iconoclaste en France et aujourd'hui acceptée par les «faucons» des deux camps. Le 8 septembre 1981, il répéta au prince Fahd: «Il n'est pas question pour la France de perdre l'amitié d'Israël.» Begin ne s'y trompa pas qui, dès ses premières lettres, l'appela «le très cher ami d'Israël».

Et, même lorsque le Premier ministre israélien choqua, à Paris, en déclarant que la France ferait mieux de s'occuper de la Corse que d'Israël, François Mitterrand le défendit en répondant, le 24 février 1982, au Conseil des ministres: «La réplique de Begin ne m'a pas choqué. Après tout, la Corse n'est française que depuis 1768, c'est tout de même plus récent qu'Abraham!» Dans son discours à la Knesset du 5 mars 1982, il heurta par des formules devenues depuis lors des évidences: «Comment l'OLP, par exemple, qui parle au nom des combattants, peut-elle espérer s'asseoir à la table des négociations tant qu'elle déniera le principal à Israël, qui est le droit d'exister et les moyens de la sécurité? Le dialogue suppose que chaque partie puisse aller jusqu'au bout de son droit, ce qui, pour les Palestiniens comme pour les autres, peut, le moment venu, signifier un Etat.» Tout est dit.

Le 27 novembre 1984, à Damas, il répéta au président syrien, Hafez el-Assad: «La France a de bonnes relations avec Israël, ce qui ne veut pas dire qu'elle approuve toutes les actions entreprises par ce pays.» Enfin et surtout, en mai 1989, dans une rencontre très émouvante avec Yasser Arafat, la première d'un dirigeant occidental avec le chef palestinien, il expliqua: «En 1947, nous avons reconnu l'Etat d'Israël et nous sommes restés fidèles à cela. Je fais la part des sentiments qui sont les vôtres, qui sont honorables. La réalité politique est que nous avons reconnu un Etat, et pas nécessairement sa politique. Cet Etat existe. C'est en 1982 que je suis allé en Israël. Les Israéliens n'ont pas écouté ce que je disais, ils ne voyaient que l'image. Les Arabes aussi. Alors que j'ai dit en Israël que les Palestiniens ont droit à une patrie. Aujourd'hui, une partie de la presse et de l'opinion juives se souvient de cette image, mais elles n'ont pas écouté ce que je disais. Israël doit sentir à la fois que la France est très vigilante pour sa sécurité et qu'elle reconnaît le droit des Palestiniens, peuple exilé, à revenir sur leur sol.» 

Et il obtint du président de l'OLP qu'il déclarât enfin «caduque» sa Charte, ouvrant ainsi la porte aux négociations de Madrid et aux accords d'Oslo.

Il ira même jusqu'à expliquer - et à me laisser rapporter dans Verbatim - que, s'il avait été Israélien, il n'aurait renoncé ni à la Judée, ni à la Samarie, ni à Jérusalem. «Le drame, murmurait-il souvent en privé, c'est qu'Israël est en Palestine et la Palestine en Israël?»

Il n'accorda évidemment pas un soutien inconditionnel à Israël. Cela n'eût pas été dans l'intérêt de la France. A cette époque, où les «faucons» régnaient à Jérusalem, il tenta de garder une distance équivalente entre les deux camps et réussit à conserver une confiance égale des uns et des autres. Ainsi, il ne leva l'embargo sur la livraison d'armes à Israël, imposé en 1967, avant la guerre de Six Jours, par le général de Gaulle, qu'en 1993, sous le gouvernement Balladur, parce que la paix était alors en vue. Pour lui, la paix ne pouvait d'ailleurs être construite qu'à partir d'une négociation directe entre les belligérants. Pas par une conférence globale imposée par les Grands. Ni même par le truchement d'un intermédiaire, fût-il français. Il déclara ainsi au Conseil des ministres, le 24 février 1982: «Ce sont les négociateurs qui décideront. La France n'est pas un arbitre, pas un médiateur, pas non plus un négociateur, mais les Palestiniens ont droit à une patrie.» Ainsi répondit-il négativement quand Marocains et Israéliens nous proposèrent, en grand secret, d'être les hôtes et les témoins de leurs premiers pourparlers.

Sans doute est-il le chef d'Etat occidental qui comprit le plus vite les conditions ultimes de la paix, donnant ainsi à la France les meilleurs atouts pour l'avenir dans la région. Il pensait, et je pense encore, qu'il est de l'intérêt d'Israël de voir naître à ses côtés un Etat palestinien libre, pacifique et démocratique, avec lequel construire un avenir commun. Evidemment, tout cela ne pouvait satisfaire ceux qui pensent que quiconque n'approuve pas la politique du gouvernement d'Israël, quel qu'il soit, est nécessairement un antisémite.

Il m'arriva d'ailleurs à moi aussi d'être simultanément traité d' «agent d'Israël» par une partie de la presse arabe, notamment après le discours de François Mitterrand à la Knesset, et de «traître au peuple juif» par de jeunes juifs français, notamment après la visite de Yasser Arafat à Paris.

Je m'attendais à ce qu'il sursautât

Au total, la cause devrait être entendue. Et pourtant elle ne l'est pas. Et, s'il faut s'interroger sur les rapports de François Mitterrand avec le judaïsme, c'est parce qu'un doute sérieux pèse encore sur son attitude à l'égard de l'Holocauste et sur son rôle pendant la période de la collaboration. Sur l'un et sur l'autre points, je n'ai pas attendu les révélations récentes pour m'interroger et pour l'interroger. Lorsque, en janvier 1993, il a, devant moi, relu ligne à ligne, la plume à la main, les épreuves du premier tome de Verbatim, pour me donner son imprimatur, je m'attendais à ce qu'il sursautât en lisant dans le portrait que je traçais de lui: «Fasciné par le destin du peuple juif, furieusement antihitlérien, il ne porte sur le génocide qu'un regard distant: ce n'est pour lui qu'un fait de guerre, pas une monstruosité de la nature humaine.» Sa réaction fut seulement: «Ah bon? Vous trouvez?»

Lorsque, à la fin de l'été 1994, j'appris ce que Pierre Péan allait révéler de son passé, si contraire à ce qu'il m'en avait raconté, je lui en parlai. Il l'assuma, en bloc. Après un moment de révolte et de déception, j'ai voulu regarder au-delà de son destin personnel et y voir comme un miroir de l'histoire de France. Car, sur ce sujet comme sur tant d'autres, il incarne à la fois la grandeur et la culpabilité, les ambiguïtés et les splendeurs de notre pays. A nous d'y réfléchir. Pour en faire un ferment de l'avenir. 

De l'ambiguïté de la Résistance au refoulement de la collaboration Un jour du printemps de 1975, François Mitterrand me convia à déjeuner au restaurant Dodin-Bouffant, place Maubert à Paris. Je l'y trouvai avec quelques-uns de ses amis de la Résistance, auxquels s'étaient joints Jean-Paul Martin et René Bousquet, dont, à l'époque, je ne savais rien. Lorsque, après le repas, il me raconta que je venais de m'attabler avec l'ancien secrétaire général de la police de Vichy et son ancien directeur de cabinet, il répondit à mon indignation par: «C'était une période très compliquée; Bousquet a sauvé la vie à tous ceux qui étaient autour de cette table.» Après un silence, il ajouta: «Que feriez-vous de quelqu'un qui vous a sauvé la vie?» Je n'ai jamais su s'il l'avait revu, ni imaginé qu'il ait pu le revoir, après que le rôle de Bousquet dans la rafle du Vel' d'Hiv' eut été révélé par Darquier de Pellepoix dans L'Express du 28 octobre 1978.

Cette ambiguïté devant les héros et les traîtres n'est pas seulement la sienne. Si certains Français, comme Jean Moulin, le général de Gaulle et combien d'autres plus obscurs, furent des héros du premier jour, d'autres furent successivement collabos puis résistants, d'autres encore, successivement ou même simultanément, vichystes et gaullistes. Par opportunisme ou parfois parce qu'ils pensaient tout tenter de la sorte pour sauver ce qui pouvait l'être.

Pendant cinquante ans, la plupart de ceux qui vécurent ces circonstances n'ont pas voulu sortir de cette ambiguïté. Pas voulu expliquer l'inexplicable. Ils ont même, comme François Mitterrand, réinventé leur passé de façon si convaincante qu'ils ont fini par y croire eux-mêmes. Et puis certains - plutôt rares - ont décidé de tout mettre sur la table avant de partir. Ce fut son cas.

La Bible dit qu'on doit apurer les comptes tous les quarante-neuf ans. C'est exactement la durée qu'il a fallu à François Mitterrand - et sans doute aussi à la France tout entière avec lui - pour passer d'une vérité reconstruite à une vérité assumée.

De la réinvention de l'Histoire à la revendication de la vérité Au printemps de 1974, alors que je l'interrogeais sur la rumeur prétendant qu'il avait été décoré de la francisque, il me raconta être entré dans la Résistance quelques semaines seulement après s'être évadé d'Allemagne. Je l'ai cru. En d'innombrables occasions, je l'ai entendu confirmer cette version, nourrie de nombreux détails pittoresques sur les conditions de son passage, sans transition, des camps de prisonniers à la Résistance, sans jamais mentionner un séjour à Vichy autrement que comme un détour de quelques semaines par la capitale de l'Etat français pour s'y faire enrôler dans un commode réseau d'anciens prisonniers de guerre nécessaire à ses faux papiers. Cette version, si éloignée de la vérité, il avait sans doute fini par y croire lui-même. Au point que, de longues années plus tard, il continuait de la raconter en public.

Ainsi, dans une conférence de presse passée étonnamment inaperçue, tenue le lundi 21 décembre 1989 à l'université Karl-Marx de Leipzig, il déclarait encore: «Bien entendu, lorsque je me suis retrouvé en France occupée par les Allemands, à la fin de 1941, au mois de décembre, dans un pays coupé en deux - je sais ce que c'est! - je ne pouvais choisir que le combat. Je suis allé, en France, dans toutes les provinces; je suis allé un moment en Angleterre; je suis allé un moment en Algérie. Je suis revenu ensuite en France, au début de 1944, et j'ai vu les grandes phases de la guerre.» Pas un mot sur son passage dans l'administration de Vichy - du mois de janvier 1942 au printemps de 1943 - sauf s'il l'incluait dans l'énigmatique allusion à sa tournée de «toutes les provinces»... 

Un passé de Résistance

Ce fut à son honneur, là encore, que de ne pas s'opposer à ce que je cite cette déclaration de 1989 dans le troisième tome de Verbatim, paru en 1995, alors qu'il venait à peine de reconnaître que la vérité était moins simple... François Mitterrand s'était donc réinventé un passé de Résistance plus beau qu'il ne l'avait été en réalité. Bien que, à partir de l'été de 1943, il fût magnifique. Là encore, à l'image d'une France se racontant à elle-même, pendant cinquante ans, que Vichy n'avait été qu'un gouvernement illégitime, constitué par quelques usurpateurs, imposant une collaboration honteuse à un pays majoritairement résistant. Il n'est pas le seul, non plus, à avoir assumé, au soir de sa vie, la totalité de ses méandres. A les revendiquer, même, pour que tout de lui fût admis, même ce qui contredisait sa légende. Bien d'autres, tel Ingmar Bergman, en sont là aujourd'hui. Grâces leur en soient rendues, malgré l'ampleur de la déception qu'ils nous causent. En déboulonnant eux-mêmes leur statue, ils nous rappellent que l'Histoire n'a évidemment rien d'un tableau en noir et blanc, mais tout d'une fresque aux mille nuances de gris.

Minimiser la monstruosité spécifique de la Seconde Guerre mondiale Dans la soirée du mercredi 21 octobre 1987, après une visite à Aix-la-Chapelle, lors d'un dîner offert par les autorités du Land dans le magnifique château de Herrenhausen, François Mitterrand improvisa un long panorama des relations franco-allemandes au xxe siècle. J'attendais au moins une remarque sur le nazisme. Elle ne vint pas: «Je suis né pendant la Première Guerre mondiale et j'avais l'âge d'être soldat lors de la Deuxième Guerre mondiale. J'ai été prisonnier de guerre en Allemagne, c'est comme cela que j'ai connu votre pays. Je vous ai quittés sans vous demander votre permission. Cependant, vous m'aviez donné le temps de réfléchir? Je me souviens, alors que je venais d'être arrêté après une évasion manquée, j'étais entouré de quelques soldats qui m'amenaient à nouveau en prison. Une vieille dame allemande a écarté les soldats, m'a donné du pain et une saucisse. C'était au mois d'avril 1941, elle m'a dit: ?Monsieur, j'espère que cela vous fera aimer l'Allemagne.'' (...) J'étais étonné de rencontrer des Allemands qui ne correspondaient pas au schéma que je m'étais fait d'eux dans ma jeunesse. Je me disais: ?Mais les Allemands ne nous détestent pas.''»

Pas un mot sur le nazisme. Pas un mot sur ceux des Allemands qui massacraient. Qui donc faisait la guerre? Qui donc construisait les camps? Dire que «les Allemands ne nous détestent pas» (et non des Allemands) ressemblait furieusement aux discours qu'on tenait à Vichy dans les années noires.

Ce soir-là, en rentrant à l'hôtel, je notai dans mon journal, publié en 1995 dans le tome II de Verbatim, alors que François Mitterrand était encore à l'Elysée: «Ce discours sonne à mes yeux comme une justification de la collaboration. Pas un mot sur la spécificité du nazisme, sur le caractère spécifique de la lutte pour la démocratie. Pas un mot pour différencier la Première Guerre mondiale de la Seconde, comme chez Céline. Maladresse? Volonté de ne pas indisposer nos hôtes?»

Il traite du même sujet, et de la même façon, dans la conférence de presse déjà citée du 21 décembre 1989, à Leipzig: «Au lendemain de cette guerre, je suis allé en République fédérale; dès 1945, j'ai vu l'effroyable désastre des villes, Francfort, Nuremberg et les autres, réduites à rien. Vraiment, la guerre était abominable et, de part et d'autre, nous nous sommes détruits follement.» 

Et là il ajouta, en réponse à une question, une phrase à mon avis plus terrible encore que toutes les autres, en ce qu'elle me semble impliquer la banalisation totale de l'idéologie hitlérienne: «Donc, ce que vous appelez l'antifascisme, c'est aussi une certaine forme de défense de la paix et le refus d'une idéologie imposée par la force. Voilà ce que cela veut dire. Les idéologies sont saines, il faut bien avoir des idées. Il est même bon d'avoir un corps de doctrine pour s'expliquer le monde, expliquer le rôle des individus dans une société, la relation entre l'Etat et le citoyen. Chacun selon sa préférence. Mais, quand on veut imposer son idéologie aux autres, on commet un crime contre l'esprit, et c'était cela, le fascisme et le nazisme.»

Ce jour-là, je notai dans mon journal: «L'abomination du nazisme se serait donc réduite, selon lui, à imposer sa doctrine aux autres? Ses concepts mêmes ne seraient donc pas condamnables en soi? Comme ceux de toute idéologie, ils seraient "sains"? (?) Le nazisme ne serait pas un corps de doctrine monstrueux en soi, indépendamment de la force utilisée pour l'imposer? (...) Comment peut-il développer un tel contresens?»

La réponse claqua, irritée

Ces réflexions, écrites à la volée à la fin de 1989 et publiées en 1995, restent mon point de vue sur le sujet. Je m'en suis expliqué alors avec lui. Comme chaque fois, la réponse claqua, toujours la même, irritée: «Mais non, évidemment, je n'ai pas voulu dire cela.» Pourtant, il l'avait dit.

J'aurais préféré que - sur ce sujet comme sur tant d'autres, de la peine de mort à la décentralisation - il fût en avance sur son temps. Il n'était là qu'à l'image d'une génération pour qui il reste encore difficile d'admettre la différence de nature entre la Première Guerre mondiale et la Seconde, de distinguer l'Allemagne du Kaiser de celle de Hitler.

Comme si, pour mieux tolérer de ne pas avoir résisté plus tôt, d'aucuns pensaient qu'il valait mieux oublier tout ce que la Seconde Guerre mondiale avait de particulier, la considérer comme aussi absurde que la Première, en renvoyant, dos à dos, comme en 1918, les combattants des deux camps pour préparer la réconciliation des Français entre eux et celle des Français avec les Allemands, sans avoir à passer par un inconfortable examen de conscience.

Parmi ceux de ses contemporains qui étaient du même avis que lui, il n'y avait pas que des gens qui s'étaient compromis avec Vichy. Beaucoup de grands résistants de la première heure ne voyaient dans leur propre héroïsme qu'une opposition naturelle à l'envahisseur de leur pays, sans y voir la bataille de la morale universelle contre un ennemi de l'humanité. Même chez le général de Gaulle, on ne trouve que très peu de remarques sur la spécificité de cette troisième guerre franco-allemande et, en particulier, aucune dénonciation du génocide en marche, dont il connaissait pourtant l'essentiel. Seulement de timides déclarations sur les illégalités commises par Vichy contre les juifs français. Et encore, sans émotion particulière, de façon presque administrative. Ainsi, dans une lettre écrite le 9 août 1940 à Albert Cohen, chargé par le Congrès juif mondial d'une mission de liaison avec la France libre, le Général écrit: «Le jour de la victoire à laquelle je crois fermement, la France libérée ne peut manquer d'avoir à veiller à ce qu'il soit fait justice des torts portés aux collectivités victimes de la domination hitlérienne et, entre autres, aux communautés juives qui, dans les pays momentanément soumis à l'Allemagne, sont malheureusement en butte à l'intolérance et aux persécutions.» Difficile de faire plus froid. Le 11 novembre suivant, il écrit de Libreville au Congrès juif, à New York: «Les cruels décrets dirigés contre les juifs français n'auront et ne pourront avoir aucune validité dans la France libre. Ces mesures sont non moins un coup porté à l'honneur de la France qu'une injustice à l'égard de ses citoyens juifs.»

Pas un mot contre les persécutions qui frappent les juifs non français et les autres victimes du racisme fasciste et nazi. Le 4 août 1941, il répète par écrit au rabbin Stephen S. Wise, président de l'American Jewish Congress, que la «France libre» n'appliquera que la législation française antérieure au 18 juin 1940 et les ordonnances du chef des Français libres. En janvier 1942, à la conférence organisée à Londres à l'instigation du chef du gouvernement polonais en exil, le général Sikorski, pour dénoncer les atrocités commises sur les populations civiles, de Gaulle se contente de formules vagues: «(...) Les ennemis mettent toute leur technique et toute leur science au service de leur férocité.» S'il est «légitime et nécessaire d'assurer une répression intégrale des crimes commis, il n'est pas moins légitime de prendre les mesures nécessaires pour empêcher leur renouvellement». 

Rien qui fasse porter au peuple allemand une responsabilité historique particulière - celle que le peuple allemand, peuple particulièrement civilisé, assume d'ailleurs aujourd'hui lui-même avec courage - pour avoir mis démocratiquement en place le chancelier qui perpétra l'un des premiers génocides de l'histoire de la civilisation occidentale. Et pour avoir accompli un meurtre de masse dans les profondeurs de son peuple, et pas seulement du fait de quelques monstres.

Déculpabiliser la France pour unir les Français

Lorsque, à plusieurs reprises, oralement et par écrit à partir de 1989, j'ai conseillé à François Mitterrand de reconnaître la culpabilité de la France dans la collaboration, je me suis heurté à un refus irrité. Pour lui, la République n'avait pas à s'excuser pour des actes commis par un régime de fait. De plus, pensait-il, s'excuser eût été rouvrir des blessures, mettre au ban de la nation ceux que les tribunaux avaient déjà jugés. Il fallait, pensait-il, tourner la page, pour ne pas diviser sans cesse les Français. Mais alors, l'interrogeai-je, pourquoi accepter de les diviser en classes sociales, opposer riches et pauvres, capital et travail? «Ce n'est pas la même chose, me répondit-il d'un haussement d'épaules, les classes sont toujours là, pas les nazis.»

Au-delà de François Mitterrand, c'est par cette formidable capacité à faire croire au reste du monde qu'elle avait dans son ensemble résisté, au-delà de quelques dirigeants félons, que la France d'alors réussit à se faire admettre comme l'un des vainqueurs de la guerre, donc à obtenir une zone d'occupation de l'Allemagne, à occuper un siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU et à faire partie des fondateurs du FMI. Extraordinaire réussite diplomatique à mettre à l'actif, entre autres, du général de Gaulle et de Pierre Mendès France.

Mais après? C'est en 1947 que tout se joue. Il eût été en effet encore possible, une fois la position internationale de la France reconquise, de rouvrir de vieux dossiers, d'affronter la vérité si douloureuse et encore si proche. De reconnaître que la France fut pétainiste dans l'essentiel de ses élites, indifférente dans sa majorité, et héroïque seulement dans une minorité.

Personne ne l'a voulu, même pas les juifs de France, craignant sans doute d'être désignés comme les miroirs intolérables d'une lâcheté nationale. Pour ne pas être la statue du Commandeur, beaucoup choisissent d'être Sganarelle. Dans les années qui suivirent, François Mitterrand, comme les autres, ne souhaita pas rouvrir les plaies, pensant qu'il valait mieux tourner la page sans la relire.

J'ai souvent pensé, et dit, à François Mitterrand qu'entre lui et de Gaulle il y avait au moins un point commun: la capacité de mystification, l'un ayant fait croire aux Français qu'ils avaient été résistants alors qu'ils avaient été majoritairement pétainistes, au moins jusqu'au printemps de 1944. Et l'autre leur ayant fait croire qu'ils étaient de gauche alors qu'ils étaient majoritairement de droite en 1981.

Déculpabiliser l'Allemagne pour construire l'Europe

Le 28 mai 1985, sur un bateau croisant sur le Bodensee, le lac de Constance, lors de leur première conversation approfondie, François Mitterrand résuma sa politique au chancelier Helmut Kohl d'une formule simple: «L'axe de la politique française, c'est l'Europe, et l'axe de l'Europe, c'est l'amitié franco-allemande.» En conséquence, la France ne doit rien faire qui puisse nuire à cette amitié. Et, en particulier, ne rien faire qui puisse désigner a posteriori l'Allemagne comme l'auteur d'une monstruosité, mais seulement la considérer comme une victime parmi d'autres des horreurs de la guerre. Pour lui, si l'union des Français passait par l'oubli de la collaboration, l'union des Européens passait par l'oubli de la culpabilité allemande. Cette position, d'abord exprimée avec nuance, est devenue chaque jour plus envahissante dans ses discours. Jusqu'à proclamer, le 8 mai 1995, à Berlin, qu'il «admirait le courage de tous les combattants pendant la guerre, y compris celui des soldats allemands». 

Cette phrase provoqua le seul différend public entre nous, lorsque j'ai dit, le lendemain matin sur France-Inter, que les seuls soldats allemands dont j'admirais le courage étaient ceux qui avaient déserté. J'appris plus tard que mon point de vue était partagé par de nombreux intellectuels et historiens allemands. Là encore, François Mitterrand n'avait été ni le seul ni le premier à argumenter en ce sens. De Gaulle avant lui avait fait - à juste titre - de la réconciliation franco-allemande l'axe de la politique française. Et tous les gouvernements de la IVe République ne pensèrent qu'à cela. On inventa la Ceca pour empêcher la France et l'Allemagne de construire des armements l'une contre l'autre. On fit capoter la CED justement sur cette question.

La France et l'Allemagne doivent s'unir, c'est la clé de la paix en Europe. Mais la réconciliation ne signifie ni l'oubli ni l'absence de vigilance. D'ailleurs, ce souci de l'amitié franco-allemande n'empêcha pas François Mitterrand lui-même d'être vigilant devant l'éventualité d'une renaissance d'un danger allemand. C'est pourquoi, en particulier, il s'opposa pendant l'hiver de 1989-1990 à une réunification inconditionnelle des deux Allemagnes, où il voyait poindre la menace d'une Allemagne trop libre («trop prussienne», disait-il). Le chancelier Kohl, qui n'entendait pas payer la réunification allemande de la remise en cause de l'amitié franco-allemande, eut alors le courage - c'est pourquoi il est à mon sens l'un des plus grands hommes d'Etat de la période - de faire à la France trois concessions majeures: la confirmation immédiate de la dénucléarisation de l'Allemagne réunifiée, la réaffirmation de l'intangibilité de la frontière Oder-Neisse et le lancement de l'euro. Sans la réticence de François Mitterrand devant la réunification inconditionnelle de l'Allemagne, sans sa méfiance à l'égard d'une Allemagne échappant à l'ambition européenne, l'euro n'existerait sans doute pas aujourd'hui.

Du devoir de remords au devoir de vigilance

J'aurais tant aimé que François Mitterrand prononçât le discours que Jacques Chirac osa enfin, le 16 juillet 1995, lors de l'anniversaire de la rafle du Vel' d'Hiv': «Ces heures noires souillent à jamais notre histoire et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l'occupant a été secondée par des Français, par l'Etat français. (?) La France, patrie des Lumières et des droits de l'homme, terre d'accueil et d'asile, la France, ce jour-là, accomplissait l'irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux. (...) Nous conservons à leur égard une dette imprescriptible. (...) Il y a les erreurs commises, il y a les fautes, il y a une faute collective. (?)» C'était la première fois qu'un chef d'Etat français parlait ainsi. Si le même remords avait pesé sur l'Europe quand se mirent en place les prolégomènes du génocide, si on avait réfléchi à tout cela, par exemple juste après les abominables appels au meurtre de la presse catholique française du XIXe siècle, ou encore juste après les massacres ethniques perpétrés en Afrique par l'armée allemande au début du XXe siècle ou en Turquie contre les Arméniens, l'Holocauste et les autres massacres de la seconde moitié du siècle auraient peut-être pu être évités.

La leçon n'en a pas encore été pleinement tirée. D'autres génocides eurent lieu en même temps ou un peu plus tard. En Union soviétique, au Cambodge, au Biafra, en Afrique centrale. Tous démontrent que tout homme ordinaire, placé dans des circonstances particulières, peut devenir un salaud ou au moins laisser faire. Tous démontrent que les pires crimes sont préparés par l'indifférence au moins autant que par le fanatisme. 

Steven Spielberg enregistre en ce moment les souvenirs des derniers survivants de l'Holocauste. Il serait à mon sens tout aussi utile - comme l'ont déjà commencé Marcel Ophuls et Claude Lanzmann - d'enregistrer les souvenirs des contemporains les plus ordinaires et les plus lâches, ceux qui vivaient à côté des camps ou croisaient des étoiles jaunes et qui ne savaient rien, ne voulaient rien savoir. Ceux-là nous concernent davantage. Car nous sommes de nouveau les témoins indifférents de massacres commis à quelques heures de nous. Le remords n'est pas suffisant. Sans la vigilance, il peut se racornir en bonne conscience. Le contraire de l'indifférence, c'est l'altruisme. Et la vigilance n'est que l'arme exigeante de la fraternité.

Peut-être est-ce là l'ultime message que François Mitterrand voulut laisser aux Français, qu'il aimait tant, en acceptant, juste avant de partir, de regarder en face son propre passé: soyez vous-même, quoi qu'il vous en coûte. 

Publié dans Articles de Presse

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