Molody Konon

Publié le par Mémoires de Guerre

Konon Trofimovich Molody (né le 17 janvier 1922 – mort le 9 octobre 1970), plus connu en Occident sous le nom de Gordon Arnold Lonsdale, fut un officier de carrière du Service des renseignements extérieurs du KGB soviétique, du groupe des « illégaux (agents secrets sans couverture diplomatique) » soviétiques parmi les plus remarquables du XXe siècle, en même temps chef du Réseau d'espions de Portland, Royaume-Uni, sous le nom de code « Ben ».

Molody Konon
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Le 7 janvier 1961, les détectives du Département spécial de Scotland Yard sous la direction du commissaire de police (superintendant) George Gordon Smith ont arrêté à Londres cinq personnes, toutes faisant partie du réseau d'espions d’Île de Portland. L’une d’elles était un homme d'affaires canadien du nom de Gordon Lonsdale travaillant dans le commerce des juke-box, du bubble-gum et des machines à sous. Il voyageait souvent en Europe continentale, organisait beaucoup de fêtes et avait un grand nombre d'amies. Gordon Arnold Lonsdale est né le 27 août 1924 dans le Cobalt, Ontario, Canada. Son père, Emmanuel Jack Lonsdale, était un mineur et sa mère, Olga Elina Bousa, était une immigrante de la Finlande. Les Lonsdales s’étaient séparés en 1931 et une année plus tard Olga retourna avec son fils dans sa Finlande natale. Le jeune homme est supposé être mort vers 1943 à l'âge de 19 ans. Son identité usurpée avait permis aux soviétiques d’obtenir les papiers pour la réutilisation par leur agent secret Konon Molody. Il y a peu de doute que le Lonsdale né dans le Cobalt en 1924 n'était pas le Lonsdale arrêté à Londres en 1961 : celui-là avait été circoncis, le dernier ne l'était pas. Konon Molody est né à Moscou en 1922, dans la famille d'un scientifique. Son père est mort en 1929 et sa mère Evdokia Molodaya avait du mal à élever toute seule deux enfants. À l'âge de 10-11 ans le garçon est envoyé vivre en Californie pour y vivre avec sa tante Tatiana Piankova et apprendre l'anglais. L'adolescent parlant à la perfection l'américain est revenu en URSS en 1938 pour terminer ses études secondaires dans un lycée soviétique et y obtenir l'équivalent du bac.

Après l'entrée de l'URSS le 22 juin 1941 dans la Seconde Guerre mondiale contre le régime hitlérien et ses alliés, le jeune homme s'engage comme volontaire dans l'Armée rouge et suit avec gloire toute la guerre pour la finir à Berlin avec le grade d'officier subalterne lieutenant-en-chef. Il a été décoré à plusieurs reprises y compris de: l'Ordre de l'Étoile rouge, l'Ordre de la Guerre patriotique (1re et 2e classes), de multiples médailles, dont Médaille "Pour les mérites de guerre, Médaille du Courage. Après la guerre il a suivi la formation à l'Institut du commerce extérieur près le ministère du commerce extérieur d'URSS où il a commencé d'apprendre le chinois. En juillet 1951 Konon a reçu le diplôme no 8103503 avec mentions. Pendant ses études supérieures il a été repéré par le Ministère de la sécurité d'Etat - futur KGB pour devenir candidat aux éléments opérationnels dans le Service de l'espionnage extérieur soviétique. Il entre au département du service d'espionnage de l'URSS en 1951 et y suit une formation d’espion dans le service des "illégaux". Il se marie à cette époque avec une enseignante de russe. Rapidement après sa formation d'espion, le Soviétique Konon Molody, devenu étranger sous un faux nom, émigre, via l’Allemagne fédérale, aux États-Unis où il est placé sous le commandement secret du colonel Wilhelm Fischer, qui dirigeait un réseau d’illégaux à New York. Le jeune éclaireur Molody joue alors un rôle subalterne et remplit des tâches techniques dans la chasse secrète des nazis-criminels de guerre.

En 1954, à bord d’un navire céréalier soviétique, Molody part illégalement pour le Canada où il utilise les vrais-faux papiers, afin de se faire passer pour Gordon Arnold Lonsdale. Sur place, le prétendu Lonsdale réussit à obtenir de vrais papiers canadiens y compris un passeport authentique pour partir à l'étranger. L'année suivante, le faux Canadien était dans la capitale britannique, en prenant des cours de chinois à l'École universitaire d'Études Orientales et africaines. Son plus grand souci à cette époque était de cacher le fait qu'il parlait déjà très bien cette langue. Molody-Lonsdale est entré dans le commerce en vendant et louant des juke-box, du bubble-gum et des machines à sous aux pubs, clubs et cafés. Cela l’amenait souvent en Europe continentale où il a pu recruter d'autres agents et monter des boîtes à lettres pour les communications secrètes. Assez rapidement ses affaires deviennent très florissantes. Il crée plusieurs entreprises et devient vite un vrai capitaliste, possédant une fortune de plusieurs millions de livres sterling. En 1960 une de ses créations industrielles a reçu la médaille d'or à la foire européenne de Bruxelles. Le faux canadien Gordon Lonsdale aurait été même anobli par la reine d’Angleterre et devenu Sir Gordon. Douze longues années, de 1952 à 1964, une petite femme, vivant en URSS avec sa mère et sa sœur, attendait dans une chambre d'un appartement communautaire au nord de Moscou son aristocrate et millionnaire de mari qui courrait les jupons en Angleterre pour consolider sa couverture de dandy. Elle s’appelait Galina Petrovna Péchikova (en russe Галина Петровна Пешикова) et était l'épouse légitime du vaillant éclaireur soviétique Konon Molody.

De rares lettres qu’elle recevait de lui avaient sur les enveloppes les caractères chinois. Même les gens de la famille ne savaient pas où il était en réalité : car afin de brouiller les pistes, y compris pour ses proches Konon Molody alias Gordon Lonsdale alias tovaritch "Ben" se trouvait au fin fond de la Chine profonde en train d’aider les camarades communistes de Mao Zedong dans la construction de la société meilleure. Ils se voyaient quant même de temps en temps, en général dans les pays du Pacte de Varsovie et en cachette. C’est ainsi que leur fils Trophime a été conçu. Molody n’a pas assisté à l’accouchement. Lorsque Lonsdale a reçu un télégramme secret du Centre : "Trophime … 53 cm", il n’a même pas compris au début qu’il s’agissait de la naissance de son fils. Mais jusqu’à son arrestation, le procès et la condamnation en 1961, la femme de Molody était persuadée que son mari était diplomate en Chine. Lonsdale-Molody, agent illégal sous le le nom de code de Ben, avait pour tâche principale le rôle d’officier traitant d’une source anglaise recrutée auparavant par le KGB en Pologne communiste – Harry Houghton, sujet de sa Majesté britannique, considéré comme source de haute qualité et importance, dont le nom de code est le Chah. L’ancien cryptographe au cabinet de l'attaché de l'Amirauté britannique près l'ambassade du Royaume-Uni à Varsovie, avait été rapatrié en Angleterre à cause de problèmes d'alcoolisme et nommé dans un centre de recherches de la marine militaire britannique spécialisé en conception de sous-marins. Molody alias Lonsdale s’était présenté à Houghton en tant qu’ Alec Johnson commandant de la marine américaine. Houghton pensait travailler pour les services secrets amis américains qui, soit disant, voulaient ainsi vérifier la fiabilité des données de leurs alliés britanniques. Houghton avait réussi à recruter à son tour sa maîtresse en:Ethel Gee qui travaillait dans le laboratoire de photographie de la base navale. En faisant les copies des blueprints dans le centre de dessin technique des sous-marins, elle faisait une copie supplémentaire qu’elle sortait secrètement et passait discrètement à son amant Houghton.

Lorsque les soviétiques ont constaté l’importance et le volume des documents ainsi copiés, ils ont transféré des États-Unis un couple américain des illégaux, Morris et Léontine Cohen, sous les fausses identités néo-zélandaises de Peter et Helen Kroger. Ils s'occupaient de la miniaturisation des copies en faisant des photos micropoints pour ensuite les faire expédier secrètement en URSS au quartier général du KGB. C'est ainsi que le Réseau d'espions de Portland a été constitué et a fonctionné pendant plus de cinq ans. Ainsi, les soviétiques en savaient sur les sous-marins britanniques autant que l'Amirauté de la Couronne. Le réseau de Lonsdale en 1957 a reçu l’ordre d’infiltrer Porton Down, le centre militaire de recherches chimiques et biologiques dans la plaine de Salisbury (Angleterre) où les militaires britanniques et américains travaillaient sur les nouvelles armes bactériologiques et chimiques avec l’aide des anciens médecins allemands des Waffen-SS. Certaines recherches sur les humains avaient été initiées par les nazis dans les camps de concentration. Lonsdale a réussi d’infiltrer la cible et provoquer un scandale en Grande-Bretagne en organisant les fuites dans la presse. Le réseau de Lonsdale a été grillé par un traître officier de sécurité de la République populaire de Pologne. Michal Goleniewski, agent du département anglais du service de sécurité polonais a été recruté comme source sous le nom de code de Sniper par la CIA, en 1958. Sans connaître tous les détails, le traître avait entendu parler que le service des renseignements du "frère soviétique", avait recruté une source anglaise en Pologne, ce que la CIA avait communiqué au MI5. Après une longue enquête menée par Charles John Lister Elwell, le contre-espionnage britannique a fini par se mettre sur les traces de Harry Houghton et ensuite de tout le réseau dirigé par Molody-Lonsdale, sans toutefois avoir découvert la vraie identité de celui-ci. Les enquêtes des Britanniques n’avaient pas encore abouti, lorsque le traître polonais prit la fuite pour les États-Unis. Craignant que les Soviétiques ne conservent le travail de tous les réseaux que pouvait connaître le transfuge, le MI5 et le Scotland Yard ont décidé de précipiter les arrestations du réseau du canadien Lonsdale.

Placé en garde à vue au Département spécial de Scotland Yard, Molody-Lonsdale déclara au commissaire de police (superintendant) George Gordon Smith qu'il ne parlerait de rien, ne donnerait même pas son nom ni son adresse. Les services de renseignements occidentaux, y compris le MI5, la CIA et la Gendarmerie royale du Canada, ont dû recourir à des enquêtes approfondies pour apprendre quelque chose sur ce personnage. Ils n'ont pu trouver autre chose que le fait qu'il était Russe, avait un passé de marin et n'était pas l'homme qu’il prétendait être selon les papiers d’identité en sa possession. Lorsque lui et ses associés sont arrivés au procès à la Old Bailey (Cour d'assises centrale de Londres) le 13 mars 1961, personne ne savait qui il était vraiment. Le Lonsdale qui était jugé à Londres en 1961 a été accusé d'espionnage, avec ses associés Harry Houghton, Ethel Gee, Peter et Helen Kroger. En refusant encore de révéler son identité réelle, "Gordon Lonsdale" a été condamné à 25 ans de prison. En purgeant leurs peines à la prison de Wormwood Scrubs, lui et Peter Kroger ont rencontré George Blake, autre traître condamné. En 1964 "Gordon Lonsdale" a été échangé contre l'espion britannique Greville Wynne qui avait été arrêté par les Soviétiques. Dans le cadre du processus d’échange, les Soviétiques ont reconnu que le prétendu canadien "Gordon Lonsdale" était bel et bien leur espion et ont révélé aux Britanniques son vrai nom, Konon Molody. La légende romantique veut que l'échange fût initié par les épouses respectives des deux espions, mais la dure réalité d'espionnage du temps de la Guerre froide se marie mal avec le romantisme. Du fait de rideau de fer (censure totale de l’information venue de l’Occident), l’épouse de Molody a appris son arrestation et condamnation plusieurs mois plus tard. Lorsqu’elle a été amenée par les responsables du KGB en République démocratique allemande (RDA) pour y accueillir son mari d'espion de retour du Royaume-Uni, on ne le lui a même pas dit jusqu’au dernier moment pourquoi on lui faisait faire ce voyage.

L'échange s'est passé sur un pont entre la RDA et le Berlin-Ouest. La scène a été reproduite d'une manière artistiquement géniale dans le film de Savva Koulich la Saison morte paru en 1968. A son retour en URSS de la prison britannique et une fois passée la procédure d’interrogatoires musclés pour être sûr de sa loyauté, le vaillant éclaireur Konon Molody a repris du service, avec le rang de colonel à la PGOU. Vu le tapage médiatique en Occident autour de l’affaire Lonsdale, le pouvoir politique soviétique et le KGB ont décidé de faire de lui un exemple du travail héroïque d’un éclaireur. Molody a été autorisé à écrire un livre de Mémoires et a donné des interviews aux médias des pays du Pacte de Varsovie. Le tout bien évidemment scrupuleusement organisé et orchestré par le KGB. Néanmoins, il ne pouvait pas être décoré des insignes de héros de l’Union soviétique, ni de l'Ordre de Lénine car, malgré tout, il avait échoué dans sa mission, même si cela l'avait été à cause de la trahison d’un autre. L'ex-canadien Lonsdale n'a été décoré, si l'on peut dire, que de l'Ordre du Drapeau rouge. Konon Molody, sous sa fausse identité canadienne de Gordon Lonsdale, a publié à Londres en 1966 un livre intitulé Vingt ans au service secret soviétique avec une biographie totalement inventée. Au lieu d’éclaircir l’histoire, cette publication a été une arme de propagande et de désinformation pendant la guerre froide. Le KGB a octroyé au colonel Molody et à sa famille un nouvel appartement sur le quai Frounzenskaïa, pas très grand, mais confortable et dans une résidence dite de qualité supérieure. Bien évidemment, un espion grillé ne retourne quasiment jamais dans le service actif. 

Konon Molody comme beaucoup d'autres a dû se contenter de postes d'enseignant à l'Ecole du Drapeau rouge du KGB où il a côtoyé Wilhelm Fischer, Kim Philby, George Blake et d’autres espions grillés et transfuges connus. On raconte que l’ancien aristocrate et millionnaire a eu beaucoup de mal à se faire à la vie d’un soviétique lambda et aurait été assez critique par rapport à la société en URSS de la période de la stagnation bréjniévienne. Colonel du KGB et membre émérite des organes de sécurité d’État d'URSS Konon Molody est mort le 9 septembre 1970, officiellement suite à une hémorragie cérébrale foudroyante lorsqu'il s’est baissé dans la forêt pour ramasser un champignon. La mort de Molody a été annoncée sur les radios subversives occidentales le lendemain, à croire qu’il était sous la surveillance des services secrets ennemis même en URSS. Il a été enterré au cimetière du monastère Donskoï à Moscou. Son tombeau se trouve à côté de celui de Wilhelm Fischer. Après la mort de son mari, son épouse Galina a été hospitalisée dans un asile psychiatrique et a passé le reste de sa vie en se cachant des médias. Pratiquement aucun des membres du réseau d’espions de Portland n’a dépassé les 50 ans. L’un est mort de cancer à l’âge de 42 ans, l’autre – d’infarctus à 44 ans. Et enfin Molody – à 48 ans d’attaque cérébrale. Les amateurs des théories du complot ont déclaré à maintes reprises que la mort subite d’un ancien illégal devenu quasiment dissident tombait trop bien pour ses employeurs pour ne pas y voir le spectre du tristement célèbre laboratoire n°12 ou la fabrique des poisons du KGB.

Publié dans Espions

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