Négocier avec les nazis ?

Publié le par Le Point - François-Guillaume Lorrain

Le Pointpublié le 05/04/2012 à 17h35 par François-Guillaume Lorrain

Un Juif hongrois sauva des milliers de Juifs et passa pour un traître en Israël. Un documentaire lui rend justice.

Rezso Kasztner"Si l'on voulait rassembler tous les enfants et les enfants de ces enfants sauvés par Rezso Kasztner pendant la guerre, le plus grand stade d'Israël n'y suffirait pas. Nous vous devons des excuses." Ces mots prononcés en 2007 par le président du mémorial Yad Vashem devant les descendants de Kasztner disent bien le martyre enduré jusque-là par la famille de ce juif hongrois qui fut un des grands héros de la guerre, mais que l'Histoire, ce tribunal des hommes, a fait passer pour un traître durant des décennies, provoquant même son assassinat en 1957 sous les balles d'un extrémiste israélien. C'est cette injustice, cette écriture mensongère d'un des épisodes les plus méconnus de la Seconde Guerre mondiale que raconte le documentaire de Gaylen Ross, un des plus passionnants que l'on ait vus ces dernières années.

À quoi tient un certificat d'héroïsme ? Le trouble Oskar Schindler sauva quelques centaines de Juifs dans son usine de Slovaquie et eut droit à un film de Spielberg. En juillet 1944, Rezso Kasztner, membre du Conseil juif de Budapest, en sauva 1 684 et n'eut droit qu'à la honte et à la calomnie. Ces Juifs, il les négocia les yeux dans les yeux avec Adolf Eichmann, qui à l'époque en expédiait 12 000 par jour à Auschwitz. Un train s'ébranla bientôt, qui, après bien des pérégrinations, arriva en Suisse.

Honte

Mais dans le nouvel État d'Israël il ne faisait pas bon avoir négocié avec la Bête nazie. Le héros ne parlait pas à l'ennemi, il mourait en martyr. En 1953, Kasztner se voit traîné dans la boue. Pourquoi n'a-t-il pas prévenu les 450 000 Juifs de Hongrie qu'ils allaient à la mort ? N'a-t-il pas accepté ce troc pour sauver sa propre famille ? Soutenu par le gouvernement Ben Gourion, dont il a été le porte-parole, Kasztner attaque en diffamation. Mais le procès se politise. De plaignant il devient l'accusé. Huit ans avant le procès Eichmann, la Shoah, pour la première fois, est évoquée en Israël. Kasztner est le seul Juif qui a sauvé des Juifs. Cela voulait-il dire que des Juifs pouvaient être sauvés ? Kasztner gêne Israël. L'avocat de la partie adverse est un extrémiste sioniste, qui profite de la tribune pour dénoncer les hommes qui négocient.

La cinéaste a retrouvé son fils. Elle a déniché le journaliste qui avait mené la cabale contre Kasztner. Elle a mis la main sur son assassin, Ze'ev Eckstein. Cinquante ans plus tard, il tente de s'expliquer avec les descendants de Kasztner qui ont souffert de la honte. Car en 1955 Kasztner est débouté. Le voilà réhabilité dans une enquête stupéfiante.

Le Juif qui négocia avec les nazis. En salles. À lire : Histoire des Justes, de Patrick Cabanel (Armand Colin).


Publié dans Articles de Presse

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article