Oradour : pour les enquêteurs allemands « la guerre ne peut pas justifier ce crime »

Publié le par La Montagne - Sylvain Compère

La Montagnepublié le 08/06/2013 à 06h05 par Sylvain Compère

En 2010, l’Allemagne ouvre une enquête pour retrouver les derniers survivants de l’unité SS responsable du massacre d’Oradour. Andréas Brendel, procureur à Dortmund, et Stephan Willms, commissaire à Düsseldorf, travaillent sur le dossier depuis trois ans.



Andreas Brendel et Stephan Willms

Le procureur Andréas Brendel (à gauche) et le commissaire Stephan Willms ont repris l’enquête sur le massacre d’Oradour depuis le début, grâce à de nouveaux éléments. - Photo Sylvain Compère

 

Andréas Brendel, procureur à Dortmund, et Stephan Willms, commissaire-divisionnaire à Düsseldorf, enquêtent depuis 2011 sur le drame d’Oradour-sur-Glane. Sept suspects en vie ont été identifiés et le dossier est bientôt clos.

Quels éléments nouveaux ont permis de relancer l’enquête sur le massacre d’Oradour-sur-Glane en 2011 ?

Andréas Brendel : « Un historien nous a signalé que dans les archives récemment ouvertes des services secrets de l’ex-Allemagne de l’Est, se trouvait la déposition d’un homme qui avait participé au massacre d’Oradour. Nous avons trouvé ce document et découvert, cette phrase : “le sang doit couler”. Elle aurait été prononcée par l’un des officiers avant le départ pour Oradour, mais nous ne savons pas exactement combien de personnes de l’unité étaient présentes à ce moment-là… En tout cas, c’est la première preuve que quelqu’un reconnaissait que le massacre était prévu avant le départ. D’autre part, nous avons aussi trouvé une liste des SS de l’unité qui nous permettait d’espérer identifier des auteurs encore en vie. »

Ce n’est pas un crime habituel… Comment avez-vous travaillé en tant que policier criminel ?

Stephan Willms : « C’est la première fois qu’on avait accès à cette liste (1), mais il a fallu vérifier chaque identité, qui était vraiment là, qui a fait quoi, qui vivait dans le village ou s’y trouvait ce 10 juin, qui avait survécu et dans quelles conditions… Plus de soixante ans s’étaient écoulés depuis les faits?! Au final, cela nous a permis d’identifier sept anciens SS encore en vie : six en Allemagne et un en Autriche. Nous sommes donc allés frapper à leur porte pour les entendre, comme nous l’avons fait avec les survivants d’Oradour. »

Ces anciens SS avaient une vingtaine d’années au moment des faits, ils en ont aujourd’hui plus de 90… Peuvent-ils comparaître devant un tribunal et que risquent-ils au regard du droit allemand ?

Andréas Brendel : « S’ils doivent répondre d’une accusation devant un tribunal, comme en France, ils doivent être en état de le faire. Et compte tenu de leur état de santé, trois des six Allemands ne sont déjà plus en état de comparaître. Pour eux, il n’y aura pas de procès. Pour les trois autres, ils pourraient éventuellement être poursuivis pour complicité de meurtre. Je ne peux pas encore me prononcer sur une peine, car il faut d’abord établir avec certitude la réalité des faits que chacun a commis. Quant à la responsabilité collective qui est souvent invoquée, elle ne tient pas de la part de ceux qui ont rejoint volontairement la SS. »

Ces faits ont eu lieu en pleine guerre. Le droit pénal en temps de paix est-il adapté pour traiter ces faits ?

Andréas Brendel : « Il n’y a là aucun problème juridique à appliquer le droit pénal commun à tous : seuls les soldats (2) sont soumis au droit de la guerre. Et une situation de guerre ne peut pas justifier un crime comme celui-là : 642 personnes sont mortes sans qu’on puisse invoquer le droit de la guerre?! Jusque-là, les SS étaient coupables parce qu’ils faisaient partie de cette compagnie de la division Das Reich. Il a fallu savoir ce que chacun avait fait pour pouvoir confondre les suspects… »

Les dépositions ont-elles apporté quelque chose ? Des faits, des regrets…

Stephan Willms : « Non ils n’ont rien dit que nous ne sachions déjà… »

Andréas Brendel : « Ils sont très solidaires et aucun n’a reconnu avoir tué quelqu’un personnellement. »

Qu’avez-vous ressenti en enquêtant dans les ruines du village martyr ?

Stephan Willms : « Oradour est en l’état, c’est étrange… Je suis revenu 70 ans en arrière, pendant la guerre?! Je dois avouer qu’en tant qu’Allemand, je ne me suis pas senti à l’aise… Je venais faire un travail, je me suis concentré là-dessus. Mais je ne peux pas cacher que j’ai été très ému lors de certaines visites, comme l’église, ou par les rencontres avec les survivants. »

Andréas Brendel : « C’est très impressionnant, même 70 ans après. Sur place, notre rôle a consisté à établir les faits dans les lieux et à écouter les victimes, en essayant de ne pas nous laisser envahir par les émotions. »

Stephan Willms : «… Je dois ajouter que de me rendre sur place m’a donné de la motivation, de la matière pour l’enquête. Il faut dire que presque trois ans de travail, c’est long… » (il désigne les trois armoires murales qui contiennent le dossier)

Votre enquête a-t-elle suscité des réactions ?

Andréas Brendel : « Assez peu, et dans l’ensemble assez positives. C’est surtout en France que certains craignent que la version “officielle” ne soit remise en question. Les faits restent abominables et certains sont plus sensibles que d’autres. Il faut le respecter… »

Avez-vous une échéance pour la clôture du dossier d’instruction ?

Stephan Willms : « On attend encore la traduction des archives du procès de Bordeaux, mais on boucle le dossier cette année. On saura alors s’il y aura un procès ou non… »

Andréas Brendel : « C’est très important que des personnes soient poursuivies, et si possible condamnées. Nous sommes déjà sur le point de les mettre en accusation. »

En tant que citoyens allemands, quels sont vos espoirs par rapport à l’aboutissement de cette procédure ?

Andréas Brendel : « C’est la première fois que l’Allemagne lance une enquête officielle. Cela peut contribuer à rapprocher nos deux pays, c’est sûr. Mais nous faisons ce travail avant tout pour qu’il soit utile aux victimes et à leurs familles. »

De notre envoyé spécial à Düsseldorf Sylvain Compère

(1) Le commissaire divisionnaire précise que « les listes de la SS ont disparu à Bamberg (Bavière) en 1945, pendant un bombardement allié », mais que « des copies partielles existent à Berlin, à Washington ou encore au centre de la mémoire d’Oradour ».

(2) La SS est considérée comme une « organisation criminelle » depuis le procès de Nüremberg.

Publié dans Articles de Presse

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