Sur la France templière

Publié le par Le Point - Christophe Deloire

Le Pointpublié le 09/01/1999 à 13h32 par Christophe Deloire

Au matin du 18 mars 1314, les grands dignitaires de l'ordre du Temple sont amenés devant Notre-Dame. Jacques de Molay et Geoffroy de Gonneville clament leur innocence. Rien n'y fait ; le soir même, les légats du pape Clément V les conduisent au bûcher pour « hérésie et corruption ».



Hugues de Payns

 

 

Près de sept siècles ont passé. Et à la toute fin de ce XXe siècle, des centaines de prétendus héritiers de ces croisés perpétuent la tradition de l'ordre fondé par Hugues de Payns après la prise de Jérusalem en 1119. Affublés de chasubles marquées de la croix pattée des templiers, les chevaliers des temps modernes, fidèles de saint Bernard de Clairvaux, continuent la lutte de la chrétienté contre l'islam. Leur stratégie : la guerre idéologique.

Les troupes sont disséminées en de multiples et fraternelles chapelles : Association française des chevaliers du Christ, Chevaliers de l'alliance templière, Bons Templiers, ordre du Temple d'Orient, Veilleurs du Temple, etc. La liste n'en finit pas de ces sociétés secrètes rivales. C'est là tout leur mystère. Car aucun spécialiste ne se risque à évaluer le nombre de leurs adeptes. On dénombre en France une centaine d'organisations templières, qui comptent entre 40 et 1 000 membres chacune. Difficile, dans ces conditions, de réaliser le moindre recensement. D'autant que la caractéristique de ces sociétés, c'est justement d'être secrètes. Pour corser le tout, la plupart des dignitaires appartiennent à plusieurs organes. La double ou triple affiliation contribue donc à brouiller les cartes.

Enfin, certaines raisons sociales sont des poids lourds de la mouvance. Ainsi la loge Opéra, scission maçonnique d'inspiration templière, compte-t-elle à elle seule quelque 2 000 membres. Quant à l'Amorc (Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix), il peut se prévaloir de 30 000 adhérents francophones, dont 10 000 pour le seul Hexagone (voir page 61).

A quoi rêvent donc ces affiliés ? A l'Occident, encore et toujours. A ses valeurs qui seraient menacées et qui ont nom courage, action, foi en Dieu, attente messianique. Leur littérature fourmille ainsi de discours plus ou moins abscons. « Je suis frappé, raconte Renaud Marhic, auteur de "L'Ordre du Temple solaire. Enquête sur les extrémistes de l'occulte", par la similitude entre le discours des templiers et celui des catholiques intégristes. Les uns comme les autres regrettent la décadence de l'Occident, prônent des valeurs moyenâgeuses et fraient avec les mouvances royalistes. L'antimarxisme est leur combat commun. »

Le mythe de l'Ordre a été réactivé au XVIIIe siècle, lorsque, en dépit de toute vérité historique, des courants francs-maçons se sont inventé une filiation templière. Napoléon Ier voyait plutôt d'un bon oeil cet ordre assez folklorique, rival de ceux de Malte et du Saint-Sépulcre, reconnus par le Saint-Siège. Cela lui servira dans ses rapports avec le Vatican.

1952 : la flamme se rallume

Au début du siècle, les ordres templiers, teutoniques et hospitaliers sont à la mode aux Etats-Unis et en Europe. La mouvance est déjà un vrai capharnaüm. Les militants les plus folkloriques sont des adeptes des jeux de rôle grandeur nature, fascinés par les panoplies templières et les rites chrétiens du Moyen Age. Parfois, les ordres font office d'oeuvres de charité. Mais la raison sociale n'est pas toujours louable. En 1936, la Nouvelle Milice du Temple, créée en Belgique par quatre commissaires de police, défend les théories fascistes de Léon Degrelle. En Allemagne, Adolf Hitler et des dignitaires nazis entretiendront des liens étroits avec la Société de Thulé et l'ordre du Vril.

Ces sociétés secrètes sont aussi des faux nez financiers très prisés pour servir de camouflages à des magouilles en tout genre. Comme le remarque François d'Aubert dans son ouvrage « L'argent sale, enquête sur un krach retentissant », « les faux ordres de chevaliers de Malte pullulent dans le monde » durant la seconde moitié du siècle.

Au bas mot, la planète aurait compté jusqu'à une vingtaine d'ordres de Malte usurpant la réputation de l'ordre hospitalier originel. Culte du secret, goût des titres ronflants ou déguisement pour hommes d'affaires véreux ? Cela dépend. L'une de ces « institutions » était une société anonyme domiciliée à Lugano, en Suisse, qui délivrait distinctions en toc et faux passeports diplomatiques.

Mais, au-delà d'éventuels tours de passe-passe financiers, c'est la lutte idéologique qui anime la plupart de ces obédiences, sur fond de mysticisme, souvent. Le 12 juin 1952, au château d'Arginy, dans le Beaujolais, l'ordre du Temple disparu resurgit une fois encore. C'est dans ce même édifice qu'Hugues de Payns l'avait fondé. Selon la légende, les chevaliers, avant de disparaître, y ont caché leur merveilleux trésor. Au château d'Arginy, ce jour-là, l'éminent occultiste Jacques Breyer rallume la flamme éteinte des croisades. Ses « miracles » embrasent le petit monde de l'ésotérisme et raniment les moines-soldats. Jacques Breyer est entouré d'émissaires maçonniques, notamment de la Grande Loge nationale française (GLNF). Convaincus par cette renaissance de l'ordre, un millier de frères férus de rites templiers quittent la GLNF et donnent naissance à une nouvelle obédience : la loge maçonnique Opéra. Les services secrets, y compris le Sdece, l'ancêtre de la DGSE, s'intéresseront de très près à la résurgence templière née à Arginy, qui sera baptisée Ordre souverain du Temple solaire (OSTS).

L'histoire des templiers est mouvementée. Pour des motifs politiques, on s'arrache les enseignes de la chrétienté avec des méthodes parfois musclées. Les luttes intestines sont de véritables guerres civiles. A l'automne 1970, lors d'un convent au Salon des Républicains, à Paris, les hommes de Charly Lascorz, responsable de l'Etec, une entreprise proche du Service d'action civique (SAC), organisent un putsch au sein de l'Ordre souverain et militaire du Temple de Jérusalem (OSMTJ), multinationale de l'ésotérisme créée au début du siècle. Dès lors, les barbouzes du Service d'action civique n'auront de cesse qu'ils n'infiltrent les commanderies de l'ordre.

Des liens avec la CIA

La tuerie d'Auriol, en juillet 1981, de sinistre mémoire, est un épisode tragique de l'histoire de l'OSMTJ. Jacques Massié, dont la famille fut massacrée dans sa villa, était responsable départemental du SAC et membre de l'OSMTJ. Profitant de cet épisode sanglant, les socialistes au pouvoir décidèrent la création d'une commission parlementaire sur les activités de la police parallèle gaulliste qui aboutit à sa dissolution.

C'était compter sans Pierre Debizet. L'homme fort du SAC avait assuré ses arrières en créant le Mouvement initiative et liberté (MIL) en novembre 1981. De source policière, MIL et OSMTJ continuent à entretenir des liens. Deux informations que contestent fermement les dirigeants du MIL.

Pour mettre leur programme - nébuleux - en application, les nouveaux templiers ne font pas de prosélytisme aveugle. Ils apprécient particulièrement de compter dans leurs rangs des militaires, des policiers... Bref, des hommes d'action qui représentent ainsi la puissance publique. Interrogé le 28 juin 1996 par la commission d'enquête sur les sectes du Parlement belge, un policier français, Roger Facon, évoquait la présence d'officiers de l'Otan au sein d'un ordre templier, l'OSMTJ.

Vérifications faites, il existe bien une Commanderie militaire française Otan des chevaliers templiers de Jérusalem. Le Point s'est procuré les statuts de cette association, déposés le 14 septembre 1995 à la préfecture de Boulogne. Ces chevaliers de l'Otan liés à l'OSMTJ ont organisé un rassemblement mondial le 16 mars 1996 à l'église américaine de Paris. Ils semblent très établis dans les milieux de la défense.

Plus étonnant encore : d'après les fiches des Renseignements généraux, l'OSMTJ de France dépend de son aîné américain. Or l'OSMTJ des Etats-Unis serait très lié à la CIA. Dans un rapport d'enquête de 1991, le Sénat de Belgique explique que le Public Information Office (PIO), structure de propagande à la solde des Etats-Unis, a infiltré l'OSMTJ dans les années 70. Car l'association avait été jugée « a priori favorable aux thèses de l'armée ». En fait, l'opération d'infiltration faisait partie du projet Gladio : après guerre, les services de renseignement américains ont installé partout en Europe des réseaux dormants censés être réactivés en cas d'attaque soviétique.

L'ots : une caricature tragique

Jo Di Mambro, dirigeant de l'Ordre du Temple solaire (OTS), fréquentait des membres de la fameuse loge Propaganda Due (P2) du Grand Orient d'Italie, très liée aux réseaux Gladio. L'autre gourou de l'OTS, le médecin homéopathe Luc Jouret, était proche des services secrets belges. C'est aussi le cas de son successeur, repreneur désigné de la secte, Denis Guillaume, un ancien des ESR (Equipes spéciales de reconnaissance) belges.

L'Ordre du Temple solaire était la caricature tragique de ces organisations à tiroirs qui comportent divers degrés d'initiation et entretiennent autant de caches secrètes. Cette secte était d'ailleurs largement inspirée par deux « piliers » de la mouvance templière - Luc Jouret avait été membre de la loge Opéra, mais aussi de l'Ordre rénové du Temple (ORT), proche de l'Amorc. Joseph Di Mambro, lui, avait appartenu à l'Amorc, dont il avait été l'un des hiérarques comme grand maître de la loge Debussy à Lyon.

Après la double tragédie de l'OTS, doit-on redouter que certaines officines templières se montrent aussi meurtrières ? La lecture de leurs nombreux écrits, interdits aux non-initiés, ne permet pas de conclure, même si la mystique de la mort y est omniprésente.

Publié dans Articles de Presse

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