Un peuple se suicide

Publié le par L'Express

Dimanche matin, 11 novembre 1956, à l'heure de notre départ de Budapest et de notre retour sur Vienne, une vieille femme, âgée d'environ 70 ans, s'est approchée de la voiture des journalistes français stationnant au coin de la rue Maiakovski et de l'allée Gorki... 

Nagy Imre

Nagy Imre

Pauvrement vêtue, tenant un sac de provisions à la main, elle a levé la tête et, les larmes aux yeux, nous a dit : — Au nom de Dieu, envoyez-nous des armes pour que nous puissions reprendre le combat. "Nous ", c’était aussi elle, cette vieille femme qui grelottait, pauvrement vêtue, à 50 mètres de la Kommandatura soviétique entourée de blindés; "nous", c’était tout un peuple, uni dans sa lutte désespérée contre la domination soviétique.

D’abord des armes

J’ai passé onze jours à Budapest au centre du drame hongrois. Au cours des centaines de conversations que j’ai eues avec les Hongrois et les Hongroises de toute condition et de toute opinion politique, un seul sujet revenait invariablement : nous voulons des armes, des armes et encore des armes...

Les ouvriers que j’ai rencontrés à proximité de Csepel, les écrivains et les journalistes — hier encore membres du parti communiste et du cercle Petôfi — les jeunes paysans devenus officiers de l’armée populaire, les étudiants de l’Université de Budapest, tous m’ont supplié, moi, journaliste français, d’intervenir auprès de notre gouvernement afin de le "convaincre". Je cite leurs paroles

— Nous avons faim, nos blessés, nos malades manquent de médicaments, mais ce que nous voulons avant toute chose ce sont des armes.

Revolvers contre chars

Peu de gens savent, à l’Ouest, que les insurgés hongrois n’étaient munis que d’armes légères. A l’exception de quelques batailles isolées entre chars soviétiques et hongrois, la lutte s’est déroulée entre tout un peuple armé de fusils, revolvers, grenades, fusils-mitrailleurs, et vingt divisions soviétiques comprenant dans la seule région de Budapest 1200 chars lourds et moyens et quelque 1000 automitrailleuses. En face de cette force écrasante, les Hongrois voyaient s’épuiser rapidement leurs munitions, prises dans les dépôts de l’armée populaire, qui s’était solidarisée avec les patriotes. Dès le premier jour, les soldats avaient distribué armes et munitions aux insurgés, abandonnant les chars et les automitrailleuses en panne d’essence.

La pénurie d’essence a considérablement affaibli la résistance hongroise. La fabrication des fameux "cocktails Molotov", avec lesquels les gosses de 12 ans et les jeunes filles de 16-18 ans détruisaient par douzaines les blindés soviétiques, absorbait le peu d’essence disponible; les Hongrois essayèrent par tous les moyens de s’en procurer. Les voitures des journalistes ou des diplomates étrangers, en stationnement devant les hôtels ou les légations, furent visitées par les jeunes et leurs réservoirs soigneusement vidés dans des carafons à lait qui, entourés de chiffons, étaient ensuite allumés et posés sur la grille de radiateur d’un char russe.

J’ai vu moi-même comment un jeune ouvrier d’environ 17 ans fabriquait plusieurs de ces "cocktails". Lorsque je lui ai demandé où il avait appris les "secrets" de la fabrication de cette "arme", il me répondit en souriant, avec l’accent d’un "titi" de Budapest :

— C’est bien simple; dans les films de guerre soviétiques, on voyait tout le temps les maquisards se débrouiller en face de l’occupant. Eh bien ! nous sommes de très bons élèves, et puisque nous sommes maintenant occupés, nous aussi nous nous débrouillons.

Dans les combats entre Hongrois et Russes, on ne peut en aucune façon parler d’une bataille. La supériorité des armes russes était telle qu’aucun stratège n’aurait pu imaginer une résistance s’affirmant avec seulement des armes automatiques et des "cocktails Molotov".

Mais cette révolte avait quelque chose que les blindés soviétiques n’avaient point: elle avait uns âme. Tout un peuple s’est levé pour chasser l’occupant, pour conquérir l’indépendance nationale de la Hongrie.

Les Hongrois tombaient par dizaines de milliers et aujourd’hui encore les coups de feu claquent et les pelotons d’exécution fonctionnent. Nous ne connaîtrons peut-être jamais le nombre total des victimes.

Le drame de la Hongrie n’est pas terminé.

Et ce drame est double.

Le drame politique

Tout d’abord, c’est un drame humain. Des dizaines de milliers de morts, de blessés et de disparus se sacrifiaient à la cause de la patrie. La brutalité de l’intervention soviétique, le bombardement des hôpitaux remplis de blessés graves, le mitraillage des queues stationnant devant les boulangeries se passent de commentaires.

Mais c’est aussi un drame politique. La nation entière fait front contre les Russes. Mais cette même nation, lorsque peut être envisagée la solution des problèmes politiques et économiques, est profondément divisée.

J’étais à Budapest depuis le 31 octobre, et j’ai suivi de près l’activité politique fiévreuse de ces journées avant que l’intervention brutale de l’armée soviétique ait interrompu les consultations passionnées qui se sont déroulées au Parlement et même dans les appartements privés. Certes, tout le monde souhaitait "l’établissement d’un régime démocratique, le retour de l’indépendance nationale".

Mais les mots sacrés de "liberté", de "démocratie" ou même "d’élections libres" n’ont pu la même signification pour tous les Hongrois. Pendant le "cessez-le-feu", qui dura du 30 octobre au 4 novembre au matin, un danger terrible menaçait le peuple hongrois, déjà durement éprouvé par les événements : la guerre civile.

Fascistes et antisémites

Le 1er, le 2 et le 3 novembre, les profondes divergences politiques se manifestèrent avec éclat. Si la thèse des Soviétiques (et de leurs admirateurs français) — selon laquelle un complot fasciste était imminent - est fausse, il est néanmoins certain que divers éléments anti-démocratiques, nettement fascisants et antisémites, se sont mêlés aux conversations politiques. Pendant la première partie de la révolution — qui avait débuté le 23 octobre — on a rarement pendu des membres de la police politique dans les rues ; car les insurgés, qui venaient d’arrêter les "avos" , les protégeaient de la foule, estimant que même ces assassins devaient pouvoir se défendre devant un tribunal militaire. Mais à partir du 30 octobre, une fois les troupes soviétiques parties de Budapest, le front uni des Hongrois a éclaté. J’ai vu la chasse aux avos, j’ai vu les exécutions sommaires, II suffisait qu’un passant fût désigné par quelqu’un comme indicateur de police » pour être pendu, fusillé ou brûlé vif... J’ai vu l’exécution d’un prétendu sous-officier de la police politique et j’ai entendu la foule déchaînée, place Koztàrsasàg-tér, hurler des injures contre ce "sale Juif, qui a enfin pagé pour sa race maudite ."

Dire que ces exécutions sommaires caractérisaient les journées du 31 octobre et des 1er, 2 et 3 novembre serait malhonnête. Mais ne pas en parler — sous quelque prétexte que ce soit — serait une grave erreur. Un certain glissement politique vers la droite ne peut pas non plus être ignoré.

L’erreur de M. Nagy

Dès la cessation des hostilités et la victoire — provisoire — des Hongrois sur les blindés soviétiques, la réorganisation des anciens partis démocratiques fut décidée. M. Imre Nagy, président du Conseil, a eu la maladresse de ne pas préciser sur quelles bases exactes cette démocratisation de la vie politique pourrait s’effectuer. Au lieu d’autoriser seulement les partis démocratiques participant aux élections libre de 1945, le gouvernement n’a pas accordé une attention suffisante au éléments qui-conseillés par diverses organisations privées américaines-désiraient liquider les bases du régime, à savoir : la réforme agraire, les nationalisations, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la planification de la vie économique.

Je ne parle pas des éléments fascistes, mais je parle de ceux et de celles qui-sous la couverture des divers partis, fronts-se sont regroupés autour du cardinal Mindszenty, qu’ils ont choisis comme porte-parole. Cet homme, qui a terriblement souffert dans les prisons, avait pour rêve de diriger et e rassembler les éléments conservateurs du pays. Mais s’il est exact que la plupart de ces conservateurs n’étaient pas des nazis-certains ont même joué un rôle honorable dans la résistance anti-allemande-il n’est pas moins exacte qu’ils sont réactionnaires et qu’ils étaient-et restent-appuyés par les extrémistes de droite.

Le cardinal Mindszenty

Je ne sais pas si le cardinal Mindszenty-que j’ai pu voir personnellement- a lui-même rédigé les déclarations maladroites qu’il a lues devant le micro de Radio-Budapest. Il est fort possible que ses "conseillers" l’aient influencé, peut-être même le cardinal a-t-il regretté par la suite sa propre déclaration.

« Une faute de politique de premier ordre » : tel a été le cri des intellectuels et des journalistes hongrois— les âmes de la révolte — après son deuxième discours radiophonique. En voulant s’immiscer de plus en plus visiblement dans les affaires politiques de l’Etat, en voulant devenir en quelque sorte la "conscience de la nation", le cardinal Mindszenty s’est rendu impopulaire auprès des jeunes insurgés qui repoussent avec la même vigueur un "front national" dominé par des éléments réactionnaires et cléricaux et la dictature du parti unique. La cristallisation des éléments de droite autour du cardinal est un aspect important du drame hongrois.

Socialistes, nationaux-paysans, petits agrariens et communistes (qui avaient formé un nouveau parti) sont en désaccord entre eux, mais ils sont prêts à détendre les conquêtes sociales, les bases d’une véritable démocratie socialiste dont l’indépendance sera respectée et garantie par l’Union soviétique.

Démocratie socialiste ne veut pas dire "titisme" hongrois, car le titisme est dépassé. Mais les éléments clairvoyants et modérés, comme Mme Anna Kéthly, se sont nettement prononcés pour un Etat socialiste, pour le triomphe des libertés démocratiques et non pour une restauration quelle qu’elle soit.

Faiblesse des partis

Seulement, si certains partis politiques sont sincèrement animés d’un esprit démocratique et progressiste, il faut malheureusement ajouter que ces "partis" n’ont que leur état-major. Leur organisation est inexistante, un chaos complet, une anarchie sans précédent règnent dans le pays. Les comités locaux n’ont aucune liaison entre eux et encore moins avec la capitale où, place Lajos-Kossuth, siége un prétendu gouvernement.

Au deuxième étage du Parlement, au bout d’un couloir sombre se trouve le bureau d’un homme fatigué, le visage marqué par la douleur et par la lutte qui se déroule en lui-même : c’est Janos Kadar, le "traître", "l’assassin" de la Hongrie, président du Conseil du gouvernement révolutionnaire paysan et ouvrier.

Présider un gouvernement qui ne représente rien et dont l’autorité ne dépasse guère le bâtiment où il siège est une tâche difficile.

Ce gouvernement, formé — dans des conditions qui demeurent obscures pour le monde entier — à Szolnok, à 100 km de Budapest, dans un bâtiment de la section locale du parti communiste, est  "protégé" jour et nuit par douze blindés soviétiques.

Le pari de Kadar

Janos Kadar n’a pas encore cinquante ans, mais il a derrière lui un passé politique riche en succès et en défaites. Membre du parti communiste depuis 25 ans, il a passé quinze ans en prison ou dans la clandestinité. Pendant que la plupart de ses camarades influents cherchaient refuge à Moscou, Kadar animait, lui, la lutte contre Horthy d’abord, contre les Allemands ensuite. Le fait de n’avoir pas passé la guerre à Moscou lui valait la méfiance et l’hostilité des "rakosistes", entièrement dévoués au Kremlin.. Nommé ministre de l’intérieur en 1949, Kadar fut donc arrêté comme titiste en 1951 et torturé par la police politique. Il fut libéré en 1955 et, depuis, il a joué un rôle important dans la démocratisation du régime et dans l’élimination des staliniens. C’est grâce à Kadar, notamment, que Rakosi a dû démissionner.

Kadar est aujourd’hui un homme fatigué et isolé. Affolé par les agissements de certains éléments extrémistes, il a brusquement quitté Budapest le 3 novembre pour se rendre à Szolnok, accompagné de plusieurs membres du dernier gouvernement de M. Nagy. Si les informations que j’ai eues de source hongroise sont exactes, les Russes lui ont annoncé qu’ils exigeaient de lui l’acceptation de la présidence du Conseil.

L’intervention soviétique et la déposition de Nagy étaient irrévocablement décidées à ce moment. Kadar se trouvait donc devant le dilemme : résister aux sommations russes et laisser les Russes écraser l’insurrection dans le sang —-ou jeter dans la balance son crédit auprès des Hongrois et, en les appelant â déposer les armes, limiter les dégâts.

Kadar a choisi la seconde voie. Avait-il la moindre illusion sur l’efficacité de son appel au calme ? C’est peu probable. Il a voulu tenter au moins ce qui s’est révélé impossible : empêcher un bain de sang en tentant-mais en vain — d’arrêter l’insurrection.

Aujourd’hui, Kadar est définitivement discrédité. Il a misé toute sa carrière sur une chance qui, dès le départ, devait paraître extrêmement mince.

Militaires russes contre politiques

Sur l’intervention russe elle-même, des informations souvent contradictoires circulent à Budapest. On disait dans les milieux journalistiques en contact avec les diplomates yougoslaves que les "modérés" de Moscou étaient opposés à la répression, et que c’est sur l’initiative du clan militaire, dominé par le maréchal Joukov, que les troupes russes ont reçu l’ordre d’intervenir.

Les "modérés" (Mikoyan, Kroutchev et Boulganine) ne se sont pas opposés aux mouvements de troupes soviétiques qui ont eu lieu à partir du 31 octobre; mais, selon eux, ces troupes auraient dû se borner à exercer une "pression politique" sur le gouvernement d’Imre Nagy, afin d’obtenir de lui de larges concessions en échange de l’évacuation du territoire hongrois. Selon certaines rumeurs, plusieurs membres du Politburo soviétique ne furent informés qu’une heure après l’intervention brutale de l’armée soviétique.

La responsabilité Occidentale

Mais tous ces détails ne peuvent faire passer au second plan la responsabilité que porte l’Occident dans l’évolution actuelle des affaires hongroises. Les insurgés étaient persuadés que les Occidentaux, et avant tout les Américains, ne les abandonneraient pas à leur sort. Au début de mon séjour à Budapest, le drapeau français qu’arborait notre voiture fut partout applaudi et même embrassé par la foule, comme l’ont été les drapeaux des autres voitures étrangères. Les Hongrois, et non "quelques fascistes", ont plusieurs fois demandé : "Quand donc arriveront les parachutistes américains, les armes anti-chars et les munitions ,"

Rue Honved, dans le cinquième arrondissement de Budapest, à quelques dizaines de mètres du ministère (endommagé) de la Défense nationale, un homme de quarante ans m’a demandé par où passeraient les troupes occidentales : — Viennent-elles par la route de Vienne ou par la route de Balalon ?

Les légations occidentales, voire le ministère de la Défense à Bonn, ont reçu des coups de téléphone et des délégations ont même été envoyées aux diplomates occidentaux à Budapest ; les porte-parole de l’état-major de la caserne Kilian précisaient au corps diplomatique occidental "que l’arrivée des troupes des Nations Unies est de plus en plus urgente, car nous allons manquer de munitions pour nos armes et d’essence pour les "cocktails Moloto "…

A l’ambassade de France, des dizaines de coups de téléphone nous demandaient les dernières nouvelles venant de New York, où les Nations Unies s’occupaient du drame hongrois...

Mais à la fin de la semaine dernière, les armes se sont tues, les combats ont cessé presque partout. Le peuple insurgé, les hommes, les femmes, les gosses — neuf millions de "fascistes" — ne pouvaient plus lutter.

Les Français insultés

...Alors les voitures des journalistes occidentaux n’ont plus été acclamées dans les rues de Budapest et leurs occupants n’ont plus été embrassés par la fouIe, qui regardait avec indifférence et mépris les représentants d’un monde qui les avait abandonnés.

Avenue Rakoczi — avenue partiellement détruite — on nous s insultés:

— Vous allez voir, vous les Français, quand les Russes iront faire le même travail, chez vous qu’ici; oui, nous aiderons les Russes pour vous remercier de votre attitude actuelle!

Partout dans la ville j’ai rencontré des Hongrois de toutes conditions, parlant avec amertume et même avec haine des Américains, de la Radio Free Europe, des ballons de propagande "dirigés par des gens confortablement installés à Munich, tandis que nous crevons sur les pavés de Budapest ".

L’Occident, considéré hier encore comme le Messie de la Hongrie, est l’objet d’insultes, d’attaques. Même l’envoi des médicaments, des vivres et des vêtements ne peut satisfaire des Hongrois qui se sentent seuls en ce monde et qui se considèrent — malgré l’intérêt mondial pour leur cause-comme la nation la plus isolée.

Les terribles Illusions

Je me sentais misérable et humilié de ne pouvoir expliquer aux insurgés—devant leurs morts et leurs blessés dans les rues glaciales de Budapest — que la propagande occidentale (qu’ils avaient eu le tort d’interpréter selon leurs vœux) faisait partie d’une guerre psychologique maintes fois dénoncée en France et ailleurs par des hommes de gauche aussitôt traités de "crypto-communistes" par les spécialistes de l’excitation.

Comment auraient-ils -compris, ces Hongrois "trahis" — enfermés depuis de longues années derrière un rideau de fer, coupés du monde occidental — qu’ils s’étaient bercés d’illusions.

Les "spécialistes" de la guerre des nerfs, de leur côté, ne pensaient peut-être pas que des esprits excités, ajoutés à la sous-alimentation et à une existence pénible, amèneraient un peuple enlier à se suicider en se jetant sans armes contre les chars russes.

Publié dans Articles de Presse

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