Vergès le diabolique

Publié le par Le Figaro - Stéphane Durand-Souffland

Le Figaro publié le 13/10/2010 à 11:54 par Stéphane Durand-Souffland

Le documentaire de Barbet Schroeder, L'Avocat de la terreur, dresse un éblouissant portrait de l'enfant terrible du barreau.

Jacques VergèsBarbet Schroeder est un grand metteur en scène et L'Avocat de la terreur, un grand film, car le rôle-titre est interprété par un grand acteur: Jacques Vergès. Le cinéaste s'est lancé à la découverte de la plus mystérieuse célébrité du barreau français comme le Marlow d'Au cœur des ténèbres remontait un fleuve angoissant à la recherche de Kurtz.

Jacques Vergès est un être fascinant, d'une intelligence cinglante, dont la détermination, bien davantage que les options politiques, glace le sang. Il a vu le jour au Siam il y a quatre-vingt-cinq ans ; son père était réunionnais et sa mère vietnamienne, de sorte qu'il est né colonisé et s'est efforcé de le rester pour racheter à sa façon, jusqu'à son dernier souffle, les humiliations de tous les damnés de la terre. Là réside le paradoxe Vergès: dans une posture quasi christique servie par un esprit diabolique.

Schroeder décrit ses premiers pas de plaideur, pour les militants indépendantistes algériens. C'est la partie la plus éblouissante de son film. L'avocat, jeune résistant puis combattant pendant la Seconde Guerre mondiale, partage la cause du FLN et invente la stratégie de rupture face à des tribunaux qui ont la guillotine facile: «On ne convainc pas en faisant guili-guili», explique-t-il. Il défend ainsi Djamila Bouhired, icône des «terroristes», en tombe amoureux, la sauve de l'échafaud en mobilisant l'opinion publique internationale, l'épouse: déjà célèbre en 1962, Vergès n'est encore qu'un prince consort.

 

Dans une scène extraordinaire, on le voit visiter, à Alger, ce qui fut le quartier des condamnés à mort. Une dizaine de ses clients auraient dû être exécutés mais ils furent graciés. Imaginant ce qui serait advenu si un seul - ou une seule - avait été décapité, le virtuose retors de la maîtrise de soi est submergé par l'émotion et, dans un sanglot irrépressible, affirme qu'il aurait tué en représailles un haut responsable français : la tentation de l'action, quand le verbe ne suffit pas, qui fait de l'homme un avocat à part entière, mais aussi à part tout court.

Des «grandes vacances» mystérieuses

1963-1970. Vergès arpente la planète, rencontre Mao. Il est à présent célèbre pour lui-même et c'est évidemment le moment qu'il choisit pour disparaître. Le plus passionnant, finalement, n'est pas de savoir où il se trouvait pendant ces huit années - au Cambodge avec Pol Pot ? au Moyen-Orient avec les fedayins? à Paris, reclus dans un meublé pour échapper à des créanciers? - mais de constater qu'il a réussi à faire en ­sorte que personne, depuis, ne trahisse le secret de ce qu'il appelle, ravi que Barbet Schroeder s'y intéresse autant, ses «grandes vacances».

La dernière période, 1978 à nos jours, est la plus connue. On y croise le terroriste vénézuélien Carlos, l'avocat allemand et activiste d'extrême gauche Klaus Croissant, le banquier suisse, nazi et pro-arabe François Genoud, l'ancien chef de la Gestapo de Lyon Klaus Barbie. Mais ni Omar Raddad, ni Bernard Bonnet (le préfet des paillotes incendiées en Corse) ni Louise-Yvonne Casetta (surnommée «la cassette» au RPR). Parce que ces clients-là ne font peur à personne, et que Barbet Schroeder n'explore que la face inquiétante de Jacques Vergès. Lequel, au milieu de ses statuettes africaines et asiatiques, ­jubile, envoûte de sa voix splendide tandis que tour à tour cynique, hypnotique ou provocateur, son regard d'insurgé crève l'écran.


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