Bettie Page, la reine des pin-up, n’est plus…

Publié le par Télérama par Laurent Rigoulet

Bettie Page, la reine des pin-up, n’est plus…

On dit qu'elle fut la jeune femme la plus photographiée de tous les temps… Bettie Page, icône érotique de l'Amérique des années 50, est morte jeudi dans un hôpital de Los Angeles à l'âge de 85 ans. Dans un article publié dans “Télérama” en 2003, nous étions allés à la rencontre de quelques-uns de ses fans américains, qui ont reconstitué l'itinéraire chaotique de celle qui, pour beaucoup, reste une légende.

Bettie Page, la reine des pin-up, n’est plus…

Les placards de la cuisine sont entièrement dévolus à la conservation de films super-8 que le maître des lieux nous fait admirer avec une fébrilité quasi contagieuse. Sur chaque bobine, Bettie Page enchaîne les poses avec une délicieuse désinvolture, comme elle l'a fait des milliers de fois entre 1951 et 1957. Des photos d'elle, précieusement archivées, il y en a partout dans cette maison de Los Feliz, quartier bohème à l'est de Hollywood. Nico B., cinéaste underground, est de ceux qui entretiennent le culte de « la plus obscure des vedettes américaines », Bettie Page, « reine des courbes », star des pin-up. Propriétaire d'une maison d'édition vidéo (films d'Arrabal, de Robbe-Grillet, de Tinto Brass...) qu'il administre depuis son salon, Nico a publié deux DVD de la vamp de Nashville. Ils assurent l'essentiel de ses bénéfices. « C'était une reine des années 50, dit-il. Elle a laissé une empreinte indélébile. Comme Marilyn. »

« J'ai l'impression de l'avoir vue toute ma vie, dit Mark Braun, qui édite l'un des innombrables sites Internet qui lui sont consacrés. Son image se déclinait à l'infini. Magazines, calendriers, boîtes d'allumettes, cartes postales... En Floride, elle posait avec un alligator [la mascotte de l'Etat, NDLR]. Dans des revues de troisième zone, avec des hommes déguisés en gorille... J'ai mis longtemps à réaliser que sur toutes ces photos il s'agissait de la même fille. » On dit qu'elle fut la jeune femme la plus photographiée de tous les temps. Elle posait, en studio ou dans les bois, pour des clubs de photo amateurs comme le Concord Camera Circle (8 dollars de droit d'entrée, 25 dollars la journée pour Bettie). Pour des professionnels tels Bunny Yeager ou le célèbre Weegee, qui lui proposait de se déshabiller lui aussi pour la photographier dans une baignoire. Bettie Page, qui transgressait en toute légèreté les codes moraux de l'époque, éblouissait ses admirateurs par un mélange d'érotisme et d'invraisemblable candeur, un charme à rendre dingue et qu'elle contrôlait mal, une émouvante beauté, un éclat tranchant, quelque chose qui ne pouvait pas durer. Elle a d'ailleurs « disparu » à la fin des années 50.

Pendant des années, le mystère de cette femme-silhouette, dont on ne savait rien, dont on ne connaissait pas même la voix, a frappé l'imagination d'un cercle d'Américains qui ne désertaient pas sans mal les rivages de leur adolescence. Des admirateurs fétichistes, collectionneurs de tout poil, se retrouvaient, aux quatre coins de l'Amérique, dans les foires et les brocantes pour s'échanger les images plus ou moins rares, les clichés kitsch ou les poses sadomaso (auxquelles la jeune femme consentait, malgré elle, pour que son mentor Irving Klaw daigne lui payer son cachet journalier). « La quête de Bettie est surtout nostalgique, dit Mark Braun. L'époque a disparu avec elle. Et c'est à ça que ses photos font rêver. » Son absence l'a laissée intacte, dans la fraîcheur rayonnante de sa jeunesse. La Bettie Page adulte n'existait pas. Il n'y avait qu'une icône des insouciantes fifties dupliquée par les modes rock, immortalisée en personnage de BD dans Rocketeer, de Dave Stevens (adapté par Disney), imprimée sur les tee-shirts, fétichisée, copiée... « Un peu partout, des filles s'habillent, se coiffent comme elle, participent à des concours de sosie », dit Nico B., qui vient de réaliser un long métrage sur ses années mannequin. « On en voit partout, renchérit Mark Braun. Les gentilles Bettie et les anges noirs... »

Parmi les fans, il y a ceux qui pensent qu'on devrait en rester là. Et ceux qui se sont réunis des années pour échanger des bribes d'information et tenter de décrypter l'énigme. Dans les années 60, la rumeur donnait parfois Bettie Page pour morte. Ou juste mariée, retirée au secret de son Sud natal. On la disait aussi enfermée dans un couvent. On sait aujourd'hui qu'elle vit en recluse à Los Angeles. Qu'elle vient de fêter ses 80 ans. Qu'elle se protège des curieux et des photographes. Les collectionneurs gardent précieusement la bande d'une interview radio où la solitaire Bettie se confie à Karen Essex, devenue sa biographe officielle. Avec un fort accent du Sud, dans l'écho étrange de la communication téléphonique, la « reine des pin-up » explique qu'elle s'est donné le but de vivre centenaire et lit tout ce qu'elle trouve sur la longévité. Elle parle aussi des nuits qu'elle passe à regarder des vieux films. Et de ses fantasmes échoués depuis longtemps à Hollywood : « J'aurais voulu jouer avec Errol Flynn ou Burt Lancaster... Etre une star de cinéma. J'ai eu une opportunité avec Jack Warner, mais je l'ai laissé filer... »

Voilà ce qu'on apprend quand Karen Essex publie, au mitan des années 90, The Life of a pin-up legend (« La Vie d'une légendaire pin-up ») : Bettie Page a rêvé de cinéma toutes ces années où elle posait pour des inconnus dans un studio new-yorkais de la 14e Rue. Elle a fréquenté avec assiduité les salles de Nashville, le Paramount, le Vendome... mais son enfance fut rudement bercée par les années de la « grande dépression ». De ville en ville, à la remorque d'un paternel fauché, dans les campagnes du pauvre Sud... Cette enfance telle qu'elle la raconte a été plombée par les attentions plus que pressantes que lui prodiguait son père. Devenue prof d'anglais, actrice de théâtre amateur, Bettie a fui le Sud dès qu'elle l'a pu pour tenter sa chance...

Cette Bettie Page qui ressort enfin de l'ombre pour conter une histoire au passé lointain ne dit rien des années récentes, même si, en 1992, pour sa première réapparition publique, elle se décrivait « fauchée et monstrueuse ». Elle sortait alors d'un hôpital psychiatrique où elle avait passé dix ans après une double tentative de meurtre. Personne n'en aurait rien su si un de ses admirateurs, le journaliste Richard Foster, n'avait décidé de se lancer dans une longue enquête pour fausser compagnie à « la Bettie que des générations ont protégée en gardant son image sous leur matelas comme une précieuse lettre d'amour ». Foster s'est lancé sur la piste de Bettie Mae Page, « celle qui a vécu et vieilli pendant que circulaient ses photos ».

La femme dont il a trouvé la trace n'est pas revenue sans mal de sa gloriole de mannequin et de ses rêves soldés. Après sa « disparition », à la fin des années 50, elle a trouvé la foi et renié son passé. Foster a parcouru l'Amérique pour remonter sa piste dans différentes communautés religieuses, au côté de l'évangéliste Billy Graham ou dans des cours de catéchisme de Nashville ou de Chicago. Au fil des rencontres avec ceux qui ont partagé sa vie, il l'a vue sombrer peu à peu dans la folie. A la fin des années 70, Bettie Page vénérait sept dieux, s'en pensait la prophétesse et enregistrait ses prêches sur un magnétophone. Elle devenait une menace pour les enfants de son mari, qu'elle obligeait à contempler une image de Jésus sous la menace. Puis pour ceux qu'elle a fini par poignarder dans un accès de démence : les propriétaires d'une caravane où elle avait échoué et une femme qui l'avait engagée comme infirmière.

Nombre de fans n'ont pas supporté la démarche de Foster et ce qu'il dévoilait subitement - notamment les photos d'identité judiciaire d'une Bettie Page dévastée, en couverture de son livre. Bettie Page fait, elle, comme si rien n'était vrai mais aucune action en justice n'a été engagée depuis la publication du livre, en 1999. Plusieurs films sur sa vie sont annoncés - dont La Ballade de Bettie Page, par la réalisatrice d'American Psycho, et un projet de Scorsese avec Liv Tyler qui tient plus de l'Arlésienne. Glamour ou tragédie ? Comme Bettie Page n'a jamais rien contrôlé de son image, elle ignore tout de ce qu'on verra d'elle à l'écran maintenant que Hollywood se penche sur son cas.

Publié dans Articles de Presse

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