Anne-Marie Im Hof-Piguet, une «Juste» parmi les Combiers

Publié le par 24heures Gilbert Salem

La jeune Vaudoise créa une filière pour sauver des enfants israélites pendant la guerre.

Anne-Marie Im Hof-Piguet a reçu la médaille des Justes en 1991

Anne-Marie Im Hof-Piguet a reçu la médaille des Justes en 1991

En juin de cette année-là, le mois historique où l’Etat français a promulgué ses premières mesures coercitives contre les juifs, Anne-Marie Piguet débarque à Montluel, au nord-est de Lyon. Cette native du Sentier est une demoiselle de 26?ans, sagace et dynamique, détentrice d’une licence en lettres de l’Université de Lausanne. Mais après un semestre d’études à Vienne, l’année de l’Anschluss, elle a renoncé provisoirement à devenir enseignante pour se mettre au service de la Croix-Rouge suisse (CRS). «Persuadée que je vais secourir de pauvres petits Français, c’est l’étonnement, mêlé d’une pointe de déception», écrira-t-elle quarante ans plus tard. Car, à Montluel, la jeune déléguée tombe sur une cohue de marmots espagnols ou juifs, «pauvres innocents jetés à la poubelle de l’Histoire par la malice du temps».

Sa mission la conduit au château de La Hille, dans le Lauragais, que la CRS a transformé en colonie pour enfants orphelins, ou séparés de leurs parents. Parmi cette centaine de petits affamés (le ravitaillement est difficile), elle dénombre de nombreux israélites. Consciente de l’antisémitisme qui, d’Allemagne, s’est élargi en France et s’y développe dangereusement, elle redoute le pire. Ses craintes sont vérifiées en novembre 1942, quand les troupes allemandes déferlent dans la zone dite libre, activement secondées par les services français. Tous les «individus de la race inférieure» sont traqués. Une tentative de rafle à La Hille, pour déporter des adolescents de 16 à 17?ans, sera miraculeusement déjouée, mais le danger persiste. A chaque alerte, on se réfugie dans une cave à oignons.

Animée depuis longtemps par une compassion pour les souffrances du peuple juif, mais aussi par sa ferveur chrétienne, Anne-Marie Piguet fait feu de tout bois: devant l’indifférence de ses supérieurs (qui l’en blâmeront, et la dénonceront même auprès de leurs homologues de la Croix-Rouge allemande), elle décide de faire passer clandestinement ses jeunes protégés en Suisse. Elle organise une filière en s’associant, dès juin 1943, avec les sœurs Victoria et Madeleine Cordier – deux résistantes qui ont son courage et, comme elle, sont des filles de la forêt frontalière du Risoux, mais du versant français de la montagne, établies à Chapelle-les-Bois. Deux «passeuses» déjà chevronnées, et au péril de leurs vies. Notre Combière leur apporte un appoint inestimable: fille et petite-fille d’inspecteurs forestiers vaudois, elle connaît par cœur les dédales de leur forêt magique commune, ses troncs de sapin secrets deux fois centenaires, les échancrures abruptes dans la falaise qu’on peut gravir comme des échelles pour accéder à l’adret qui descend vers Le Brassus.

La piste est éprouvante physiquement, haletante dans l’humus noir de la futaie. Elle est risquée car le boche et le collabo peuvent rappliquer. On fabrique de faux papiers d’identité, on camoufle les gosses dans des sacs de pommes de terre, on parvient à apitoyer des douaniers trop zélés. Parfois on perd la mise en voyant des complices se faire arrêter, mais on la retrouve aussi pour le plus grand des soulagements. Bon an mal an, et en deux ans, Anne-Marie Piguet est parvenue à sauver quatorze vies innocentes.

Cette épopée aura été pour elle une palpitante aventure de jeunesse, mais le cœur rebelle et moral en restera blessé. Deux ans avant la fin de la guerre, elle épouse Ulrich Im Hof, devient comme lui Bernoise, citoyenne de Berthoud. La médaille des Justes, décernée à ceux qui pendant la guerre ont risqué leur vie pour sauver des Juifs, lui sera remise en 1991.

Publié dans Articles de Presse

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