Joseph Kessel l'artiste du reportage

Publié le par Le Figaro Etienne de Montéty

Il a élevé le journalisme au rang des beaux-arts. En Allemagne, en Espagne, en Israël, aux États-Unis, c'est au coeur de l'action q'il donna le meilleur de sa plume.

 

Joseph Kessel l'artiste du reportage

Bonne nouvelle pour les enfants de Villemessant, le journalisme a profondément partie liée avec la littérature moderne. À ceux qui en doutaient, soit qu'ils sous-estiment l'art d'Albert Londres, soit qu'ils sacralisent à l'excès celui de Proust, Joseph Kessel, après Kipling et Hemingway, administre un sévère démenti. Sa prose, puissante comme un fleuve d'Europe centrale, prend sa source dans la presse, aussi indéniablement que la Seine au plateau de Langres.

Quand on lui remit son épée d'académicien, Kessel raconta son premier reportage : il s'agissait pour lui de relater le 14 Juillet de la Victoire, celui de 1919. Pour un événement aussi important, le jeune reporter s'était gavé d'images, de couleurs, d'impressions, puis était rentré chez lui pour rédiger dans le calme un article qu'il voulait historique. À son bureau, les couleurs, les images, les odeurs s'étaient évanouies. Il lui avait fallu retourner à l'Arc de triomphe pour écrire dans le brouhaha et la foule. Jef retint la leçon. L'écriture n'est pas affaire de confort, de silence ni de crayons bien taillés : c'est un flot intérieur prêt à déferler.

Vivre en frère parmi les mauvais garçons

En Allemagne, en Espagne, en Israël, aux États-Unis, c'est au contact des hommes, dans la senteur des forêts ou l'ivresse du bitume chaud, dans le fracas des explosions ou les vivats des manifestants, qu'il donna le meilleur de sa plume. Ses innombrables reportages (réédités par Tallandier) l'illustrent. Sa plongée dans l'Untervelt, cette société secrète, mi-mafieuse mi-partisane, ayant mis en coupe réglée le Berlin de la nuit, est la meilleure analyse de l'Allemagne des années 1930 et de son état d'esprit : «Pour savoir, pour sentir vraiment à quel point le besoin du défilé, l'instinct de la soumission sont entrés dans la chair et le sang de la vie allemande, il faut avoir vécu en frère parmi ces mauvais garçons.» Kessel pratique le journalisme comme un des beaux-arts.

Quels sont les chefs-d'œuvre du romancier ? Il faudrait se lancer dans une liste - et un débat. Écouter les tenants de Belle de Jour et ceux du Lion. Admettre qu'Une balle perdue est un texte admirable sur la guerre civile à Barcelone. Regretter bien des pages relâchées, bien des longueurs. Préférer Tous n'étaient pas des anges, galerie de portraits exceptionnels.

Du point de vue de la forme, L'Armée des ombres est le meilleur livre de Kessel. Un roman furtif, traversé par des éclairs et des ellipses, ménageant des coups de théâtre sans théâtralité, recelant des mots d'auteur. Kessel consacre une admirable figure, qu'il nomme Philippe Gerbier : un chef de la Résistance doté d'une ironie qui le rend indifférent au danger. «Gerbier a passé trois semaines à Londres. Il est reparti pour la France bien portant et très calme. Il avait retrouvé l'usage de son demi-sourire.»


L'origine de ce roman, ce sont les témoignages recueillis par Kessel, auprès des maquisards, au premier rang desquels l'exceptionnel colonel Remy. Le résultat ressortit à la plus belle littérature.

Rencontre providentielle 

Est-ce un hasard ? Est-ce la rencontre providentielle de Kessel avec «son» sujet ? Un chant des partisans en prose et sans musique ? Ce serait injuste de réduire ainsi l'écrivain à un chantre. Ainsi, imagine-t-on roman plus différent de L'Armée des ombres que Les Mains du miracle ? La genèse de ce livre, paru en 1960, Kessel l'a racontée. Son ami l'avocat Henry Torrès lui rapporta l'histoire d'une jeune Française rescapée d'un grave accident de voiture. Pour retrouver une vie normale, la jeune fille eut recours à un médecin magnétiseur qui parvint à l'apaiser. Felix Kersten avait quelques titres, tenus secrets : durant cinq ans entre 1939 et 1945, il avait eu entre ses mains expertes un patient nommé Heinrich Himmler. Le chef des SS souffrait de terribles maux d'estomac d'origine nerveuse. D'un côté l'homme le plus puissant du Reich (après Hitler), de l'autre un médecin fort de sa seule science héritée d'un vieux sage chinois. Semaine après semaine, Kersten, humaniste et débonnaire, obtint de Himmler qu'il épargne, gracie, libère des milliers d'hommes, renonce à plusieurs de ses furieux desseins à l'encontre des Hollandais, Polonais, etc. Kessel parvint à rencontrer ce médecin au destin hors du commun et le confessa.

Son récit fut publié sous ce titre : Les Mains du miracle. L'intrigue est bâtie comme une tragédie, un huis clos où s'effectue doucement sous les yeux du lecteur un retournement de rapport de forces, jusqu'au dénouement. L'histoire doit tout à Kessel journaliste, sa construction à Kessel romancier.

Stefan Zweig a écrit en prologue à La Pitié dangereuse : «À celui qui a souvent expliqué leurs destinées, beaucoup d'hommes viennent conter la leur»… C'est la définition de Kessel romancier.

Publié dans Articles de Presse

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