Suzy Delair ou l'air de Paris

Publié le par Le Point

Chaque semaine, Jean-Noël Mirande nous retrace la vie de vedettes françaises toujours vivantes, mais un peu oubliées de nos mémoires.

Suzy Delair ou l'air de Paris

Il y a quelques années, Laurent Ruquier, recevant Miou-Miou dans son émission On n'est pas couché, avait eu une parole malheureuse. Devant quelques millions de téléspectateurs, il affirmait que Suzy Delair était morte. Miou-Miou pensait que c'était vrai et n'avait pas démenti. Cette annonce n'avait visiblement choqué personne sur le plateau, sauf l'intéressée qui, justement, n'était pas couchée, ni dans son lit ni sous son linceul. Les cinéphiles furent assommés par la légèreté de l'animateur de télévision, pas très à jour dans ses fiches.

Ils savaient que cette immense comédienne et chanteuse se portait comme un charme, toujours le verbe haut et la mémoire vive ! En décembre 2004, un hommage lui a d'ailleurs été rendu en sa présence par la Cinémathèque française, avec la projection de plusieurs de ses films. Suzy Delair aura 95 ans le 31 décembre 2012. Elle a tout vu, tout entendu et, surtout, tout retenu. On se demande pourquoi aucun éditeur n'a encore réussi à la convaincre d'écrire ses mémoires.

La Parisienne chantante

Sa mère était couturière et son père sellier-carrossier, ils souhaitent que leur fille devienne sage-femme. Sage, la jeune Suzy ne le sera pas, elle voulait être comédienne. D'abord apprentie modiste chez Suzanne Talbot à 13 ans, elle ne jettera pas ses rêves aux orties et fera de la figuration sur scène et à l'écran. Son nom apparaît sur un générique dès 1930, les débuts du parlant, comme Danielle Darrieux, son aînée de 8 mois. Suzy Delair est chanteuse et actrice comme le fut Yvonne Printemps. Impossible de dire si elle est plus l'une que l'autre.

À ses débuts, elle est à l'affiche de nombreuses revues avec Mistinguett ou Marie Dubas. Elle chante aux Bouffes-Parisiens, à l'Européen, à Bobino et à Marigny. Elle est certainement l'une des dernières avec qui on peut encore parler des compositeurs Maurice Yvain, Robert Lehman, Georges van Parys ou Albert Willemetz, qu'elle a tous connus. Elle recevra plus tard le Grand Prix du disque pour Suzy Delair chante Offenbach et pour l'enregistrement intégral des Trois Valses. En 2004, l'Académie du disque lyrique lui remet l'Orphée d'or du meilleur enregistrement d'opérette ou d'opéra-bouffe pour son disque De l'opérette à la chanson. Sur scène, elle jouera La Vie parisienne, La Périchole et Véronique. Sa voix est exceptionnelle.

Une femme de caractère

Suzy DelairC'est une artiste curieuse, exigeante, intransigeante parfois, qui n'opte pas pour le compromis. Ce qui fit dire à certains qu'elle avait mauvais caractère. Peut-être a-t-elle tout simplement du caractère. Son ami l'écrivain Benoît Duteurtre parle d'une "très forte personnalité, qui fait peu de concessions". "Elle aime ou elle n'aime pas. Lorsque je l'ai rencontrée, j'étais très intimidé, car elle n'est pas facile d'accès. Je ne me laisse pas avoir,vous allez devoir me plaire, m'avait-elle averti. Je me suis mis en quête de plaire à Suzy."

Son dernier grand rôle au cinéma fut dans Les aventures de Rabbi Jacob (1973), où elle excellait en madame Pivert, épouse de Louis de Funès, dentiste de profession, au verbe haut et au sourire éclatant. Une dernière apparition, trois ans plus tard, dans Oublie-moi, Mandoline de Michel Wyn, et ce fut tout. "On me fait trop rarement travailler. Sans doute me fait-on payer à la fois de ne pas appartenir à des chapelles, les aventures masculines auxquelles j'ai parfois sacrifié ma carrière et, surtout, mon refus de flirter quand il aurait fallu le faire." C'est ce qu'elle pensait au début des années 1980. Benoît Duteurtre met cela aussi sur le compte d'un "perfectionnisme" et d'un "investissement absolu dans son métier". Le public ne l'a pourtant jamais oubliée. Dites Suzy Delair et vous aurez immédiatement la réponse :

Avec son tra-la-la. Chanson phare du film Quai des Orfèvres (1947).

"Avec son tra-la-la
Son petit tra-la-la
Elle faisait tourner toutes les têtes."
Une actrice culte

C'est l'un de ses plus beaux rôles, une chanteuse de music-hall, passant du rire aux larmes avec une sincérité totale. C'est Henri-Georges Clouzot qui lui permit de devenir un grand nom au cinéma en lui confiant d'abord le rôle de Mila Malou reine des gaffeuses, Parisienne délurée et forte en gueule dans Le dernier des six de Georges Lacombe (1941). Il en était le scénariste. Sans être mariés, ils vécurent ensemble durant plusieurs années. Lorsque Clouzot deviendra réalisateur, il lui donnera de nouveau le personnage de Mila-Malou dans L'assassin habite au 21 (1942). Cinq ans plus tard, ce sera la consécration avec Quai des Orfèvres. Le cinéaste et l'actrice se sépareront juste après.

Avant ce film qui la porte en triomphe. Suzy Delair aura déjà été remarquée dans La vie de bohème de Marcel L'Herbier (1942) et dans Copie conforme de Jean Dréville (1946) avec Louis Jouvet. Henri Jeanson, grand scénariste de l'après-guerre, lui donnera un très beau rôle dans son unique film, Lady Paname (1950). Elle y est à la fois drôle, émouvante et même bouleversante. Malgré les grandes qualités du film, le public ne sera pas au rendez-vous. C'est un échec commercial. Après avoir beaucoup fait rire avec un humour macabre dans Souvenirs perdus de Christian-Jaque (1950), elle est la partenaire de Laurel et Hardy dans leur dernier film Atoll K (1951). Suzy Delair prouvera une fois de plus qu'elle est une actrice aux multiples facettes dans Gervaise de René Clément (1956), Le couturier de ses dames" de Jean Boyer (1956), où elle est l'épouse jalouse de Fernandel, Rocco et ses frères de Luchino Visconti (1960) ou Du mouron pour les petits oiseaux de Marcel Carné (1962). Excepté une apparition dans Paris brûle-t-il ? de René Clément en 1966, elle ne tournera plus pendant plus de dix ans, jusqu'à ce que Gérard Oury lui demande d'être Germaine Pivert.

"Puisque vous partez en voyage"

La seule ombre au tableau se dessine à la gare de l'Est, dans le train pour Berlin en 1942. Elle était, avec d'autres acteurs, invitée par les Allemands et le docteur Joseph Goebbels à visiter les studios de cinéma outre-Rhin. Ses compagnons de route cette année-là sont : René Dary, Danielle Darrieux, Viviane Romance, Albert Préjean et Junie Astor. Les images de ces actrices tout sourire à la fenêtre du compartiment passent toujours en boucle, entrées dans l'histoire grâce au film d'André Halimi , Chantons sous l'Occupation (1976)... Il n'est pas certain que Suzy Delair ait chanté au retour "nous avons fait un beau voyage". Elle avait 25 ans.

Soixante-dix ans après, elle est occupée à classer, ranger et trier ses archives. À mettre ses affaires en ordre. Mademoiselle Delair aura 100 ans à la fin du quinquennat du président que nous nous apprêtons à élire et, comme elle l'avait fait pour ses 90 ans, elle donnera peut-être pour son siècle un dîner au Fouquet's, entourée de quelques-uns de ses amis de coeur, et personne ne le lui reprochera.

"Suzy Delair : Lady Paname", un disque de 25 titres sort ce moi-ci chez Marianne Mélodie dans la collection "Les voix d'or". 

Publié dans Articles de Presse

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