70 ans après, pourquoi le nazisme fascine toujours autant

Publié le par Atlantico propos recueillis par Manon Hombourger

Le procès de Beate Zschäpe, seule survivante d'un groupe néonazi soupçonné de dix assassinats en Allemagne, s'est ouvert lundi à Munich.

Beate Zschäpe est au centre de l'un des plus importants procès néonazis de l'après-guerre en Allemagne

Beate Zschäpe est au centre de l'un des plus importants procès néonazis de l'après-guerre en Allemagne

Atlantico : 70 ans après la période nazie, on note toujours la présence de groupes néo-nazis violents et de collectionneurs d'objets de cette période. Comment appréhender la question du nazisme : peut-on parler d'obsession, voire de fascination ?

Alexandre Dorna : On ne peut pas utiliser ces termes car ils sont trop ambigus pour un phénomène qui est situé si loin socialement et historiquement. Aujourd’hui, la situation n’est pas la même que pendant la période du nazisme. Nous sommes devant une interprétation rapide sur des évènements qui peuvent rassembler des faits qui nous amènent à nous remémorer une réalité ancienne. Il faut être très prudent, avoir une lecture de la réalité actuelle et ne pas utiliser le rétroviseur pour décrire une situation. Nous devons faire preuve d’une grande vigilance sur ces problèmes-là. On voit s’accumuler certains phénomènes ces derniers temps : le prince Harry en uniforme avec la croix gammée, un film sur Hitler comme personnage central qui bat des records d’audience, le massacre d’Utoya… Ces événements commencent à faire tâche et à provoquer une sorte d’avalanche dans laquelle la presse s’enlise. C’est un piège mimétique auquel il faut faire attention. 

Rappelons que nous sommes dans une situation de crise généralisée, dans un contexte beaucoup plus large que celui de la Seconde Guerre mondiale. Le nazisme a emprunté tout un code de propagande et de mobilisation de masses : le fascisme implique un état centralisateur et une relation de pouvoir avec les politiques et, les masses, autant que la présence d’un bouc-émissaire visible. Il faut s’interroger sur l’existence de ce type de phénomène aujourd’hui.

Il y a un paradoxe : le fascisme et le nazisme sont associés au totalitarisme et aux dictatures, or nous sommes aujourd’hui devant une expansion démocratique. Cette expansion de la démocratie provoque des phénomènes sectaires, des micros-sociétés qui se durcissent et qui concentrent certaines animosités. La complexité de la société d’aujourd’hui pose un problème psycho-socio-politique nouveau : comme traiter le cumul des ces phénomènes en même temps ? Nous sommes aveuglés par le nombre d’informations à traiter.

On a tendance à observer ces phénomènes avec un regard psychiatrique et moins avec un regard sociétal. Il faut essayer de mieux comprendre pourquoi dans l’actualité il existe des personnes qui ont des idées ultra-violentes, pourquoi il y a tellement de violence et d’agressivité à un moment donné et qui provoque des massacres épisodiques, tout en se cumulant. Il faut faire un diagnostic et une prospective de la crise généralisée. L’analyse psycho-politique commence par une analyse évidement politique : les facteurs et les forces en contradiction, comment la mésentente de la société s’exprime... Même si nous sommes dans des sociétés habituées aux débats, nous observons l’émergence des phénomènes individuels de révolte nihiliste, et moins de révoltes de masses, c’est un paradoxe.

Comment expliquer que le spectre du nazisme soit, encore aujourd'hui, présent de façon insidieuse dans nos sociétés franco-allemandes ? Quelles formes prend-il ?

On généralise un peu trop. Nous avons une perception des situations qui est liée à l’histoire, on regarde les événements à la lumière de ce qu’il s’est passé. La société Allemande d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celle d’il y a 70 ans. Elle doit ressembler au reste des sociétés européennes, nous sommes face une uniformisation des modes de vie. C’est là qu’il faut s’interroger, que ce passe-t-il dans nos société uniformisées ? Quelles sont les possibilités pour les individus de s’exprimer véritablement. Le jugement que nous portons sur une autre société doit se faire avec prudence.

Comment expliquer qu'il soit une forme "d'inspiration" pour certains extrémistes ?

Toute forme de pensée fermée est un cadre qui rassure les personnalités névrosées ou angoissées par des situations extrêmes et troubles. Ce besoin de se rassurer peut les amener à se focaliser sur des idéologies qui donnent un cadre aux actions. Ces idéologies ne sont pas forcément politiques elles peuvent être religieuses. Nous sommes devant un véritable problème des valeurs des sociétés. Notre époque aujourd’hui est conflictuelle, il y a eu une évolution des valeurs qui sont entrées en contradiction.

Est-ce que les générations futures, dans plusieurs décennies,  parleront encore du nazisme ?

Nous avons toujours des cicatrices, des fractures, qui font mal à un moment donné et qui vont perdurer dans la mémoire beaucoup plus que d’autres. Il est fort probable que le phénomène nazi perdure dans le temps de la même manière qu’une grande catastrophe va perdurer dans la mémoire de ce qui l’ont vécu et les générations futures car elle est transmise. Cela n’implique pas forcément une répétition des phénomènes. Il faut être vigilant devant notre capacité à commettre les mêmes erreurs, notre esprit critique doit se développer à chaque instant. Les actes de rappel du nazisme ou du fascisme peuvent fonctionner comme sons de cloche pour trouver les antidotes. Il faut traverser les frontières, et reconnaître l’opinion de l’autre pour dialoguer avec… et se dire que peut-être nous avons tort et que seule la communication peut éviter de tomber dans les extrêmes. Les générations futures sont aussi responsables de garder la mémoire.

Alexandre Dorna est un psychosociologue. Il est professeur de psychologie sociale et d'histoire de la psychologie à l'université de Caen. Il a réalisé des recherches sur la communication, l'influence et le discours politique.

Atlantico

Publié dans Articles de Presse

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