Simone Signo­ret: sa fille lui a pardonné

Publié le par Gala

Cathe­rine Allé­gret a poussé toute seule dans les bras de nounous. Elle fut la fille unique de Casque d'or. Mais ce fut loin d’être facile pour Cathe­rine Allé­gret de gran­dir à l'ombre d'un monstre sacré. Et de son mari Yves Montand.

Simone Signo­ret: sa fille lui a pardonné
Simone Signo­ret: sa fille lui a pardonné
Simone Signo­ret: sa fille lui a pardonné
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Simone Signo­ret: sa fille lui a pardonné
Simone Signo­ret: sa fille lui a pardonné

«Et moi, j’existe quand?» C’est un cri. Qui vient de loin. Des tripes et de l’en­fance. Qu’on peut lire page 17 d’un livre plein de rage et de larmes. «J’ai souvent envie de dire, 'C’est pas juste', ajoute l’au­teure, comme font les petites filles quand elles n’ob­tiennent pas satis­fac­tion. Je trim­balle en perma­nence une impres­sion d’iniquité, une sensa­tion d’aban­don, bref, un gros chagrin.»

Cathe­rine Allé­gret a cinquante-huit ans quand sa plume dévoile, en 2004, ses cœurs lourds de gamine dans Un monde à l’en­vers (Ed. Fayard). Elle veut répondre aux «calom­nies» qui ont suivi les révé­la­tions sur la «rela­tion intime trou­blante» que lui aurait impo­sée, dans sa jeunesse, le mari de sa mère, Yves Montand. Révé­la­tions parues quelques mois aupa­ra­vant dans Main­te­nant, il faudra tout se dire (Ed. Albin Michel). L’ou­vrage d’un certain Benja­min Castaldi, son fils. Tout cela sent un étrange fumet. Le scan­dale est immense. On la comprend. On la conspue. On s’in­ter­roge. Reste une femme qui, à cette occa­sion, confie sa vulné­ra­bi­lité: «Passer presque sans tran­si­tion de “la fille de” à “la mère de”, voilà de quoi attra­per quelques faux plis au cerveau.»

Et se demande, quand, à son tour, elle pourra, oui, exis­ter un peu. Pas facile de gran­dir à l’ombre de géants. Dire Signo­ret, c’est dire Montand. Dire Montand, c’est dire Signo­ret. Deux monstres sacrés qui ont traversé les décen­nies en formant, malgré les disso­nances, malgré les déchi­rures, un duo écla­tant. Leurs noms rayon­naient au firma­ment des salles de spec­tacle du monde entier mais aussi sur le plan poli­tique, social et litté­raire, tant ils ont habité ont joué de rôles dans les grands événe­ments de notre histoire. Ils étaient énormes. Elle était toute petite.

Elle avait trois ans, en 1949, quand son père, le cinéaste Yves Allé­gret, a soudain été supplanté par un chan­teur d’ori­gine italienne dont sa maman vient de tomber éper­du­ment amou­reuse. Pour Ivo Livi, dit Yves Montand, Simone bous­cule tout, dit tout à son époux, qui la laisse emme­ner Cathe­rine avec son nouvel amour à Paris. Dans un premier temps, la petite Allé­gret se retrouve dans l’ap­par­te­ment de Montand, rue de Long­champ. Puis, dans la Roulotte, ce rez-de-chaus­sée riquiqui mais chaleu­reux du 15, place Dauphine, où elle verra Simone et Yves s’ai­mer, parta­gera leur vie de bour­geois-bohème, entou­rés de leurs amis intel­lec­tuels, aller de projets en réus­sites profes­sion­nels. Cathe­rine pousse un peu toute seule dans les mains de nounous, puis quand Julien, le frère de Montand, s’ins­talle au cinquième étage de l’im­meuble, elle partage la chambre de son fils, Jean-Louis, de cinq ans son aîné.

Heureux souve­nir de la Môme Allé­gret qui trouve, là, un foyer d’adop­tion : «Un 'frère' à qui je peux parler la nuit quand il pleut ; un 'papa' (Julien Livi, ndlr) qui réveille 'à l’ita­lienne' les enfants avant de partir au travail, avec un doigt de café bien fort et bien sucré dans le fond d’une tasse, et une 'maman' (Elvire Livi, la mère de Jean-Louis, ndlr) qui prend le petit déjeu­ner avec nous, le tout avec vue impre­nable sur les quais de la Seine et du Pont-Neuf, ce qui pour moi est très nouveau. Pas la vue impre­nable, mais les petits déjeu­ners en famille.»

La carrière de Casque d’or s’en­vole, s’in­ter­na­tio­na­lise, celle d’Yves pareille­ment. La  Roulotte leur sert d’es­cale après chaque dépla­ce­ment profes­sion­nel ou poli­tique. Et puis, il y aura la belle maison normande d’Au­theuil-Authouillet avec son «petit théâtre» où Montand, poin­tilleux, répé­tait ses shows devant Simone, grou­pie assi­due, Autheuil où l’on riait aux facé­ties du rital et où l’on riva­li­sait d’échanges animés. Les bons souve­nirs de Cathe­rine abondent. Ce qui n’em­pêche pas les manques. Un père dont elle a été sépa­rée et dont elle n’a plus de nouvelles, une mère qui «quand elle était là, était bien là», mais dont «le métier en faisait une absente», selon ses mots confi­dences expri­més à Gala.

 «Quand j’avais un grand moment de soli­tude, j’al­lais enfouir mon nez dans son manteau de loutre pour respi­rer son parfum.» Une mère «proche de tous les déses­pé­rés du monde mais qui ne voyait pas toujours mon désar­roi, là, juste à côté d’elle.» Une mère «admi­rée» pour laquelle elle avait «un amour immo­déré» mais, en même temps: «J’ai eu si peur d’elle, je la trou­vais si forte et d’une telle beauté.» Inti­mi­dante au point de ne pas oser lui confier sa gêne, face aux empres­se­ments dépla­cés de celui dont elle espé­rait seule­ment une présence pater­nelle.

«J’au­rais telle­ment voulu ne pas avoir peur quand je me retrou­vais seule avec lui!» Un jour, si, elle a osé lui dire: «Tu sais, des fois, Yves m’em­bête.» Simone aurait répondu: «Ce n’est pas grave, ma chérie, c’est même très joli. C’est un peu une façon de prolon­ger notre histoire.» Livrée au Mino­taure qui, ainsi, ne songe­rait peut-être plus à s’éloi­gner vers d’autres? De cette confu­sion, on ne sort pas indemne. On met du temps à comprendre, à dire. On hésite à faire de la peine à cette mère déjà rava­gée par l’épi­sode Mari­lyn. A l’ac­ca­bler encore plus, quand, ensuite, la double vie de Montand, la pous­sera à «devan­cer l’ap­pel» de la décré­pi­tude et à se réfu­gier dans l’al­cool.

Simone donnera ses dernières forces à l’écri­ture. Simone presque aveugle, alitée, qui, enfin, lais­sera place à une véri­table inti­mité mère-fille. «Nous avons pu nous rappro­cher», «ensemble on rigo­lait, on rigo­lait», assu­rera Cathe­rine toujours dans Gala. Avant de s’at­ten­drir: «Quand je lui ai annoncé que j’at­ten­dais mon deuxième enfant, Clémen­tine, elle a été éblouie. Deux fausses couches l’avaient empê­chée d’avoir ce bébé qu’elle aurait tant voulu avec Montand.» Ces dernières années d’in­ti­mité permet­tront le pardon, ce même pardon que Cathe­rine saura avoir dans son cœur pour Montand qui, une fois veuf puis rema­rié, sera pour elle un père, rien qu’un vrai père. Quand, peu avant sa mort en 1985, Simone Signo­ret, affai­blie, ne peut assu­rer la synchro­ni­sa­tion du télé­film Music hall, elle deman­dera que ce soit Cathe­rine qui lui prête sa voix. Personne ne s’en est aperçu. «Ça a été un bonheur-douleur intense, se souvient, émue Cathe­rine, une grâce.» Quatre mots. Qui résument l’his­toire de leur rela­tion.

Publié dans Articles de Presse

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