39-45. Souvenirs d'un anti-héros (1) : Des bombinettes larguées dans la campagne.

Publié le par Le Point par Walter Lewino

39-45. Souvenirs d'un anti-héros (1) : Des bombinettes larguées dans la campagne.

Tout l'été, retrouvez les souvenirs de l'écrivain-journaliste Walter Lewino, disparu en janvier 2013.

39-45. Souvenirs d'un anti-héros (1) : Des bombinettes larguées dans la campagne.

J'ai eu une vie bien remplie, au coeur de grands événements auxquels il m'est arrivé de participer pendant trois quarts de siècle. La guerre sur un pétrolier au cours de la guerre de l'Atlantique Nord, puis sur un bombardier dans la RAF, pendant que mon père échappait à la Gestapo dans le Lot ; l'Unef en tant que président de l'Association des étudiants en lettres de Paris ; la montée en réussite de De Stael et de Bissière et de Vialatte ; France Observateur du temps de la guerre d'Algérie et de l'OAS ; les limbes de l'Internationale situationniste ; Mai 68 de la première à la dernière manifestation ; la création du Point ; un cancer qui me complique la fin de vie ; et quelques phénomènes de moindre envergure. Plus voyeur qu'acteur, de tout cela ne me restent et ne m'amusent que de petits épisodes picaresques, comme si le penchant à l'anecdote m'éloignait de l'importance desdits phénomènes et l'emportait sur le sérieux de la vie. Alors acceptons l'idée que de petites scènes burlesques peuvent à leur manière éclairer la grande marche de l'Histoire et écoutons le ludion que je suis sautiller à travers le siècle.

Jouer les épouvantails

C'était peu de temps après le débarquement en Normandie. Mettons en juillet ou en août 1944. Nos bombardiers légers, des Boston, n'étaient pas équipés pour le vol de nuit ; n'empêche, dieu sait quel illuminé de l'état-major de la Tactical Air Force décida de nous utiliser pour continuer à harceler les forces ennemies qui convergeaient vers le front. Ce n'était pas facile, surtout de nuit, à basse altitude, sans disposer de la moindre formation ni du plus ringard des instruments adéquats... Typically english.

À la réflexion, je pense qu'on nous demandait surtout de jouer les épouvantails en larguant nos quatre bombinettes, 250 kilos quand même chacune, au petit bonheur la chance, le bruit de nos moteurs à basse altitude prolongeant artificiellement la terreur que les chasseurs-bombardiers faisaient régner de jour avec leurs efficaces rockets. Pas si bête, finalement, on a toujours l'impression que l'avion qui vous survole vous a repéré.

Pauvres naïfs !

Pendant ces missions, je n'ai jamais aperçu, malgré une brillante lune, le moindre signe de la présence ennemie. Mieux, parfois, une petite lumière se mettait à briller dans le noir qu'on se faisait un plaisir d'arroser de mitraille avant de lui larguer nos bombinettes. On a assez vite compris qu'il s'agissait de fermettes ou de maisons isolées qui, en allumant leur petite loupiote extérieure, espéraient signaler leur présence et leur innocence. Pauvres naïfs ! Sans doute pensaient-ils qu'un avion, en pleine nuit, à 400 km/h, avait le temps de réfléchir, de réagir comme il convenait. Il n'est pas impossible que les malheureux aient brandi des drapeaux britanniques et américains à leur fenêtre. De toute façon, nos bombinettes allaient éclater quelques centaines de mètres plus loin dans les mystères de la campagne.

Publié dans Articles de Presse

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