39-45. Souvenirs d'un anti-héros. (2) : Cocogne ne trouve pas la France

Publié le par Le Point par Walter Lewino

39-45. Souvenirs d'un anti-héros. (2) : Cocogne ne trouve pas la France

Tout l'été, retrouvez les souvenirs de l'écrivain-journaliste Walter Lewino, disparu en janvier 2013.

39-45. Souvenirs d'un anti-héros. (2) : Cocogne ne trouve pas la France

Au cours d'une de ces missions bidon, mon copain, Cocogne, ne trouva pas la France. Je dis bien : ne trouva pas la France. Il devait me succéder pour patrouiller pendant une heure sur un secteur compris entre Laval, Flers et Dreux. Surprise à mon retour. Alors que je débarque au mess pour déguster l'oeuf sur le plat, une rareté à l'époque en Angleterre, offert aux glorieux aviateurs à leur retour de mission, une orange au départ, un oeuf au retour, tel était le tarif, enfin bref, je tombe sur mon ami Cocogne qui aurait dû être encore en train de patrouiller. Ses premiers mots me surprirent : "T'as trouvé la France, toi ?"

Rapidement, nous avons reconstitué son incroyable périple. Précisons d'abord que la carte dont nous disposions pour la mission s'arrêtait selon une ligne nord-sud tracée entre le Cotentin et les Îles anglo-normandes. Nous devions passer la côte française aux environs de Dol-de-Bretagne. Or, à la suite d'un compas incertain ou d'une erreur de navigation, l'avion de Cocogne dérive de plusieurs degrés vers l'Ouest, brusquement son mitrailleur signale qu'ils approchent d'une côte, on distingue facilement leur découpe de nuit. Pas possible, la traversée de la côte n'est prévue que plusieurs minutes plus tard, il doit s'agir de l'ombre d'un nuage, le mitrailleur insiste et pour en avoir le coeur net Cocogne ordonne au pilote de faire demi-tour ; de nouveau c'est la flotte, redemi-tour, et de nouveau une côte, mais cette fois alignée nord-sud. Bizarre, bizarre.

L'imagination proche du délire

Cocogne, qui n'a pas la moindre idée de l'emplacement des Îles anglo-normandes, se demande s'il n'est pas en train de rêver. Jaffré, le pilote, décide de piquer un petit coup vers l'Ouest et de nouveau, c'est une côte puis la mer. De plus en plus bizarre. Cocogne se jette de nouveau sur sa carte et pense se repérer du côté de Cancale. Aucune chance, de nouveau la mer succède à une côte, rapidement suivie par une nouvelle mer. Ils ont ainsi tournicoté pendant un bon quart d'heure de Jersey à Guernesey et vice et versa sans oublier la minuscule Sark, le tout compliqué par l'imagination proche du délire du radio-mitrailleur chargé de surveiller le ciel, Louineau, qui pensait apercevoir toutes les trois minutes un Merchershmitt 110, entraînant le pilote dans une épuisante série d'évasives actions, piqué à droite, remontée à gauche et bis repetita, selon le vieux principe du tire-bouchon, afin d'échapper à la ligne de mire de l'agresseur.

Cocogne est de plus en plus persuadé qu'il rêve et qu'il va bientôt se réveiller, il en profite pour larguer ses quatre bombes au hasard avant de remettre le cap sur l'Angleterre. Ce fut probablement la seule fois que furent touchées ces îles, occupées par les Allemands, mais terre britannique et sacrées à ce titre. J'ajoute que, comme pour se justifier, mon camarade me dit qu'à un moment, voulant s'assurer qu'il ne rêvait pas, il se pinça fortement et ne sentit rien.

À propos des oeufs sur le plat, une petite anecdote au passage. Quand nous apprenions en l'air qu'un de nos copains venait de se faire descendre ou le plus souvent, dieu merci, avait dû aller se poser sur un autre aérodrome, c'était à qui arriverait le premier pour cocher son nom sur la liste des ayants droit et s'enfiler son oeuf. Comme nous étions quatre par équipage, certains morfals arrivaient à se taper de quoi faire une omelette pour toute une famille.

Publié dans Articles de Presse

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