39-45. Souvenirs d'un antihéros (3) : Jacqueline, passagère clandestine

Publié le par Le Point par Walter Lewino

39-45. Souvenirs d'un antihéros (3) : Jacqueline, passagère clandestine

Tout l'été, retrouvez les souvenirs de l'écrivain-journaliste Walter Lewino, disparu en janvier 2013.

39-45. Souvenirs d'un antihéros (3) : Jacqueline, passagère clandestine

Vers novembre 1944, il fut décidé que le Lorraine, équipé de bombardiers de précision au faible rayon d'action, quitterait l'Angleterre pour la France afin de se rapprocher du front des opérations. Logique. Le mitrailleur du commandant du groupe, le sergent Caillaux, astucieux petit Parigot qui s'était maqué avec une Française, Jacqueline me semble-t-il, réfugiée à Londres, décida de lui faire profiter clandestinement du voyage.

À l'aube du matin prévu pour notre retour tant attendu sur le sol français, il la planqua dans l'extrême queue de son Boston, une place repérable de son seul poste de mitrailleur. Il lui recommanda de ne pas bouger jusqu'à ce qu'il vienne la récupérer après l'atterrissage, un gros paquet de biscuits et quelques bouteilles de bière devant lui permettre de prendre son mal en patience, puis il regagna son gourbi comme si de rien n'était. Je devais être un des rares dans la confidence.

Leur démoniaque imagination

Plus tard, rendez-vous rituel dans la salle du briefing où nous prenons connaissance du plan de vol. Et là, surprise des surprises, on apprend que les grosses têtes de la Tactical Air Force, ayant de nouveau lâché la bride à leur démoniaque imagination, avaient décidé que non seulement nous allions retrouver notre chère patrie mais que, en même temps, nous en profiterions pour effectuer un symbolique bombardement du côté de la Ruhr.

Voilà qui changeait tout, au lieu d'un petit vol pépère, d'une heure environ, à 1 000 mètres d'altitude et par 10 degrés centigrades, nous étions partis pour une mission de 4 heures à 3 000 mètres et par - 10. Panique à bord. Trop tard pour revenir en arrière. Caillaux parvient toutefois à récupérer une couverture et un parachute supplémentaire qu'il fourgue à sa belle Jacqueline sans lui fournir la moindre explication. Ce qui valait mieux, car une fois le bombardement accompli sans perte pour nous malgré une DCA encore redoutable, nouveau coup de théâtre : une épaisse brume couvrait le terrain de Vitry-en-Artois qui nous était destiné, empêchant tout atterrissage, et ordre nous fut donné de regagner notre base de départ en Angleterre.

Des éclats de tonnerre

Pauvre Jacqueline, à qui Caillaux, une fois posés, se garda bien de relater l'aventure ; pauvre Jacqueline, à demi frigorifiée, qui ne comprit pas pourquoi le voyage avait pris tant de temps ni pourquoi, un moment, des éclats de tonnerre avaient envahi le ciel, entraînant à chaque fois des sursauts de l'appareil ; pauvre Jacqueline qui, une fois que le silence se fut fait sur le tarmac, jeta un coup d'oeil à l'extérieur et constata qu'après plusieurs heures de vol elle était revenue exactement à la même place, à quelques décimètres près. Mais gloire à cette Jacqueline anonyme qui fut sans doute la seule femme à accomplir une mission de bombardement pendant la guerre et qui, de plus, ne s'en rendit pas compte, ce qui ajoute un peu de sel à sa mésaventure.

Publié dans Articles de Presse

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