39-45. Souvenirs d'un antihéros du groupe Lorraine (4) : Quand un gamin de 17 ans quitte le Lot pour rallier Londres

Publié le par Le Point par Walter Lewino

39-45. Souvenirs d'un antihéros du groupe Lorraine (4) : Quand un gamin de 17 ans quitte le Lot pour rallier Londres

Tout l'été, retrouvez les souvenirs de l'écrivain-journaliste Walter Lewino, disparu en janvier 2013.

39-45. Souvenirs d'un antihéros du groupe Lorraine (4) : Quand un gamin de 17 ans quitte le Lot pour rallier Londres

Revenons deux ans en arrière, lors de mon départ de France. C'était en juillet 1941, j'avais près de dix-huit ans et je partais pour l'Angleterre. Ma mère, originaire de Boulogne-sur-Mer, avait épousé un peintre anglais. Daddy, né et élevé en Angleterre dans une famille juive huppée et partiellement convertie à l'Église anglicane, était resté fidèle jusqu'à la caricature à cette image de gentleman victorien que les juifs anglais excellent à perpétuer. Je disposais donc d'un passeport britannique qui me permit de rejoindre l'Espagne, puis le Portugal. Un navire me débarqua à Liverpool.

À peine avions-nous accosté sur les quais de Liverpool que des agents de l'Intelligence Service débarquèrent à bord et commencèrent à nous interroger un à un. Qui étions-nous ? D'où venions-nous ? Où allions-nous ? Interrogatoire de routine, nos passeports avec visas et tampons d'avant-guerre nous mettant au-dessus de tout soupçon. Ils étaient intéressés par tout ce que nous avions vu en France, par ce que nous avions entendu dire. Comment les Français avaient réagi à l'armistice, à Mers el-Kébir, à la bataille d'Angleterre, à l'entrée en guerre des Russes ? Le détail le plus anodin, disaient-ils, pouvait leur être d'un grand secours. Ils nous incitaient à fouiller notre mémoire. Je n'avais pas grand-chose à leur offrir. À Benauge, hameau perdu entre Quercy et Périgord, il ne se passait rien. Les gens se tamponnaient de la guerre anglo-allemande, à chacun son tour, pensaient-ils, les Français avaient payé en 14, aux Anglais de jouer maintenant. Sans être pétainistes, ils approuvaient l'armistice, et comment faire autrement ?

M'évader d'Angleterre

Dès mon arrivée en Angleterre, je me sentis plus français que jamais. Il ne faisait aucun doute que je devais m'engager dans les Forces libres. Pourtant, six semaines plus tôt, là-bas en France, il n'y avait pas plus british que moi. Seulement, les autorités britanniques, à la vue de mon passeport, voulaient me verser dans la RAF. Comment faire ? Élémentaire. Puisqu'on en revenait toujours à ce sacré passeport, rien de plus simple, jetons-le, changeons d'identité et appelons-nous Dupont ou Farigoule. Première difficulté, comment expliquer ma présence en Angleterre ? Peu à peu, j'ai échafaudé un projet héroïque et puéril : m'évader d'Angleterre pour y revenir sous un nom d'emprunt. C'est ainsi que j'embarquais bientôt en tant que cabin-boy à bord du MS Tibia, un pétrolier de 16 000 tonnes, battant pavillon hollandais. Nous voguions de conserve dans un convoi protégé des U boats par des corvettes de la Royal Navy. À l'époque, la United States Navy n'était pas entrée en guerre. Il est évident que Pearl Harbor eut lieu à l'époque d'un de ces voyages. En tout cas, je n'en ai conservé aucun souvenir. Peut-être ne l'a-t-on même pas su à bord. On s'en tapait un peu de ces histoires de la marine américaine et, de toute façon, cela se passait dans le Pacifique qui n'était pas notre mer, il était peu probable que les Zéro japonais puissent nous menacer, ici, à plus de 5 000 miles marins. La guerre est une grande école des petits égoïsmes.

Vieux marin privé de sexualité

J'ai connu la bataille de l'Atlantique Nord à la manière du petit Del Dongo à Waterloo, mais d'un Del Dongo peu soucieux d'héroïsme, s'évertuant à lutter contre le mal de mer, à bien faire la vaisselle, bien nettoyer les chambres, bien laver et repasser les vêtements des cinq officiers mécaniciens dont il avait la charge. Fatso, mon patron à bord, chef steward et cambusier, m'avait d'autorité pris sous son aile. Parce que j'étais le plus jeune ? Français ? à l'évidence de bonne éducation ? Probablement parce que j'étais d'apparence fragile, plutôt mignon avec ce soupçon de féminité - tout cela m'a bien passé - qui convient aux vieux marins privés de sexualité. Ce que j'ai appris pendant ces quatre mois ne relevait ni du domaine marin ni du domaine guerrier. J'y ai appris la peur, la vie en communauté, l'extrême gentillesse et l'extrême férocité des hommes sans femmes.

Publié dans Articles de Presse

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