La reine Bacall a tiré sa révérence

Publié le par Télérama par Fabienne Pascaud

La reine Bacall a tiré sa révérence

Cinéma | Lauren Bacall s'est éteinte ce mardi 12 août 2014, à l'âge de 89 ans. Retour sur le parcours de l’irrésistible star à la voix grave, épouse et partenaire à l'écran de Humphrey Bogart.
 

Lauren Bacall dans les années 40

Lauren Bacall dans les années 40

Une légende sur un regard, et presque par hasard… Sur le tournage de Howard Hawks, elle redoutait tellement d’affronter l’œil de Humphrey Bogart, elle sentait tellement sa tête trembler, la Lauren Bacall du Port de l’angoisse, qu’elle s’était trouvée toute seule un truc radical : tenir le visage baissé, le menton vissé sur la poitrine. Alors seulement, elle aurait le courage de dévisager son partenaire vedette. En contre-plongée. Elle avait 19 ans. « The look » était né.

Et une histoire d’amour à faire se pâmer les cinéphiles. Car « Bogie » ne devait pas résister à cette grande bringue au visage triangulaire, aux pommettes saillantes, avec des sourcils si épais, si lourds qu’ils faisaient frémir d’horreur les maquilleurs des années 40…

Bacall s’en moquait pas mal : c’est avec cette tête-là, à la une du Harper’s Bazaar, qu’elle avait séduit le cinéaste Howard Hawks. Depuis des mois, il lui avait promis de la lancer au cinéma ; et avec Cary Grant pour lui donner la réplique !

Le double de Bogart

La débutante avait bien été un peu déçue de se retrouver face à Bogart, l’idole de sa tante Rosalie. Mais dès les premières scènes du Port de l’angoisse, leur duo lui était apparu différent, insolite. A l’image, elle défiait Bogie d’égale à égal. On avait rarement vu rapport homme-femme à ce point dénué de préséance, de préjugés. L’insolence et la liberté de la belle Lauren crevaient l’écran. Bogart avait trouvé son double. Il le garderait jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Mais comment continuer d’exister par soi-même quand on est, à la ville, l’épouse enviée d’une star de cinéma ; quand on n’obtient qu’avec lui ses meilleurs rôles… Après Le Port de l’angoisse, et toujours sous la direction d’Howard Hawks, le couple Bacall-Bogart devait tourner encore Le Grand Sommeil puis Les Passagers de la nuit, de Delmer Daves, juste avant une dernière apparition chez John Huston pour Key Largo.

Seuls ces quatre films contribueront à la gloire de l’actrice, forgeront son mythe. Sans son partenaire de mari, Lauren ne retrouvera jamais cette indépendance, cette nonchalance, ce cynisme qui fit son style. Jamais mièvre ni minaudière, jamais coquette ni fragile, elle avait inventé avec lui, pour lui, une séduction quasi masculine sous ses airs affranchis. Une espèce de complicité androgyne qui dérange et émoustille, naïve et perverse en même temps.

La Bacall savait manier à merveille le « vocabulaire-garçon ». Elle a beaucoup dit, après, que ces personnages-là ne lui ressemblaient pas, qu’elle était une jeune femme vulnérable et romantique, ni avertie ni délurée… et on serait presque tenté de la croire, vu le tournant médiocre que prit sa carrière quand Howard Hawks, jaloux de son amour pour Bogart, cessa brutalement de jouer les pygmalions.
Pas si timide…

Il n’empêche, pour réussir si jeune, si vite, Betty Bacall ne devait pas être si timide. Abandonnée par son père, elle avait reçu de sa mère une éducation stricte ; sa famille juive ne badinait pas avec certains principes… Tous pourtant étaient déjà fascinés par la beauté étrange de Betty, son regard vert, sa longue silhouette filiforme, sa blondeur, l’architecture de son visage, sa bouche parfaite… Sa mère la fait donc poser gamine, pour la mode fillette.

A lire son autobiographie, By myself, il ne semble pas que Miss Bacall ait jamais rêvé autre chose que jouer la comédie. Elle idolâtre Bette Davis. A l’université, elle se consacre à l’art dramatique. Quand sa mère n’a plus les moyens de lui payer ses cours, elle n’hésite pas à se faire ouvreuse de théâtre pour garder le contact avec le métier. Elle vend les journaux professionnels au coin des rues ; accroche dans un sourire producteurs et grands acteurs.

Elle gagne surtout sa vie comme mannequin de prêt-à-porter, mais l’apprentie comédienne ne renonce jamais à la scène. Et sa volonté de fer favorise sans doute le destin : les hasards d’une photo de mode la conduisent à Hollywood un beau jour de 1943. Par la grâce de Howard Hawks, Betty s’y métamorphose en Lauren. Mais sitôt mariée, la star naissante semble perdre le goût de la réussite professionnelle. Après Key Largo, son dernier film avec Bogart, elle ne fera en effet que huit longs métrages jusqu’en 1957, l’année où meurt Bogie.

C’est peu pour une vocation d’actrice. Et l’on est encore plus étonné, à parcourir ses mémoires, du peu de détails qu’elle donne sur son travail. Elle préfère raconter, longuement, le tournage d’African Queen, où elle jouait les cantinières pour accompagner son mari. Elle se complaît encore à dépeindre ses derniers jours avec une exactitude d’infirmière.
Une star différente

Alors ? Une comète égarée à Hollywood ? Une actrice enfin saine et « pure » et « banalement normale », qui refusa de jouer le grand jeu du vedettariat ? On dit qu’elle était exigeante pour le choix des scénarios. Mais on comprend qu’après avoir innové dons des rôles d’amoureuses sans complexes et sans hypocrisie, elle ne devait plus recevoir que des propositions de don juanes spectaculaires et fatales. Or notre Bacall, terriblement sentimentale, n’a jamais fait corps avec ce mythe conçu à travers elle mais sans elle, malgré elle. Elle s’en est échappée dans des comédies amusantes : Comment épouser un millionnaire, des mélos flamboyants : Ecrit sur du vent. Ou bien, carrément, elle a renoncé au cinéma pour remonter sur les planches.

Jamais, sans doute, aura-t-on à ce point admiré une comédienne en dépit d’elle-même, et une image plus que son modèle. Car loin de vouloir ressembler à ce fantasme de femme qui fit sa gloire, Bacall s’est toujours affichée et affirmée différente. D’abord, elle fut une courageuse opposante à la chasse aux sorcières du maccarthisme, une militante démocrate active et dévouée. Ensuite, mère attentionnée de trois enfants, fille très respectueuse de sa famille, elle fut une épouse particulièrement aimante et obstinée. Car, bizarrement, la solide et sportive actrice américaine s’est éprise de grands alcooliques, de Bogart à Jason Robards…

Qui eût cru que la grande star pleine de classe aimât courir les bars pour récupérer ses amoureux pochards ? Avant Applause, inspiré de All about Eve, de Mankiewicz, elle avait obtenu à Broadway son triomphe dans Fleur de cactus, de nos Barillet et Gredy. Un rôle d’assistante sociale où avait déjà triomphé Sophie Desmarest. Qui aurait jamais osé imaginer le même personnage pour ces deux femmes, si différentes de part et d’autre de l’Atlantique : la comique pétulante aux bonnes joues rosées et l’irrésistible star à la voix grave, si grave, qui immortalisa à jamais le tailleur pied-de-coq divinement ceinturé ?

Publié dans Articles de Presse

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