Espionne, people, symbole... Anna Chapman s’en sort toujours

Publié le par Rue89 par Brett Forrest

Espionne, people, symbole... Anna Chapman s’en sort toujours

Cela fait maintenant quatre ans que le FBI a arrêté Anna Chapman, l’espionne russe qui se prétendait agent immobilier à Manhattan. Son arrestation et celle de neuf autres agents russes a permis de découvrir le plus vaste réseau d’espionnage sur le sol américain depuis la guerre froide.

Anna Chapman au Festival de Cannes, mai 2013

Anna Chapman au Festival de Cannes, mai 2013

Les Illégaux, comme ils étaient appelés au sein du Département de la Justice, ont infiltré la société américaine en adoptant des noms anglicisés et en se faisant passer pour de parfaits cols blancs.

Même longtemps après les faits, il reste difficile de comprendre ce que les espions ont bien pu apprendre ou faire d’important aux Etats-Unis lorsqu’ils y séjournaient, sur les ordres de Vladimir Poutine. Plus difficile à comprendre encore : comment ces agents ont-ils pu berner tout le monde en prétendant être des Américains d’origine alors qu’ils s’exprimaient avec un accent si prononcé ?

L’incident des Illégaux a eu si peu d’importance que Washington et le Kremlin ont procédé à un rapide échange de prisonniers sur un tronçon de tarmac de l’aéroport de Vienne, et se sont vite repliés dans leur neutralité respective pour ne plus jamais reparler de ce désagrément. Mais dans les médias, cet épisode a pris de l’ampleur, principalement grâce au magnétisme d’Anna Chapman, 29 ans, que ce scandale a fait passer du statut de parfaite inconnue à celui de pseudo-célébrité.

Sa chevelure d’un rouge profond et ses traits délicats ont enflammé le Web. Son ex-mari, un Anglais morose, s’était laissé convaincre d’épouser Anna Kushchenko, de son nom de jeune fille, afin qu’elle obtienne la nationalité britannique. Il a par la suite laissé filtrer sur Internet une sélection de photographies de leur intimité. Une piètre revanche, qui n’a fait qu’ajouter à la popularité de la jeune femme.

Sa nouvelle vie de star russe

Chapman est rentrée en Russie depuis l’échange de prisonniers, où elle ne vit pas exactement incognito. Elle est devenue une vedette nationale, que j’ai réussi à rencontrer plusieurs fois et que j’ai pu regarder évoluer dans sa nouvelle vie de star russe. Au cours de l’un de nos rendez-vous, un soir de décembre 2010, j’ai rejoint Chapman au Soho Rooms, un club moscovite dans lequel il est terriblement difficile d’entrer, le videur mettant un point d’honneur à protéger les femmes s’amusant à l’intérieur des malappris.

Chapman m’a tendu un T-shirt blanc floqué du célèbre portrait de Che Guevara portant un béret. Le visage du Che avait été remplacé par celui de la jeune femme, et tout en bas était écrit « Cha ». C’était un cadeau. Chapman savourait sa célébrité.

Pendant la soirée, elle s’est penchée vers moi pour échapper à la musique tonitruante et m’a demandé si je savais intimement qui j’étais. J’ai acquiescé et lui ai répondu que c’était le cas. « Moi, j’essaie encore de le découvrir », a-t-elle dit, clignant de ses yeux verts.

Un ex-petit ami chez les Marines

En janvier, j’ai fait la connaissance d’un ex-petit ami new-yorkais de Chapman au Subway Inn, sur East 60th Street. C’était un ancien Marine qui avait accès à un certain nombre de dossiers sensibles, et il était encore sous le coup de la trahison de Chapman, s’inquiétant des informations qu’il avait pu laisser filtrer pour lui plaire.

Bill Staniford était immédiatement identifiable à son béret rouge. Le jukebox diffusait de la musique à un volume élevé. Des lumières rouges et vertes créaient une atmosphère de fêtes de Noël. A la télévision, un long « touchdown run » soulevait des cris dans les tribunes. Staniford et moi étions assis l’un en face de l’autre dans un box de vinyle rouge. « J’ai rencontré Anna le lendemain de son arrivée ici », m’a- t-il raconté. « Et on a continué à se voir jusqu’à ce qu’elle soit démasquée. » Un de ses amis du corps des Marines venait d’être tué en Afghanistan et il accusait le coup. « La mort, il n’y a rien de pire », a-t-il soupiré en prenant une gorgée de rhum Coca.

Une jeune femme d’origine surinamaise était assise à côté de Staniford. Elle se nommait Diena Ganesh. Il l’avait présentée distraitement comme sa « responsable des relations publiques ». J’ai appris plus tard qu’elle était encore étudiante. Ganesh regardait nerveusement autour d’elle dans le bar. « Etrange clientèle », a-t-elle commenté. Staniford s’est expliqué :

« C’est un endroit où les gens viennent quand ils veulent pouvoir parler sans être entendus. »

Il a regardé par-dessus son épaule avant de se pencher en avant, pour détailler ses rapports avec Anna Chapman dans la discrétion.

Le FBI dit avoir tout vu

Staniford était le PDG d’une société du nom de PropertyShark quand Chapman est entrée dans son bureau, en janvier 2010. A New York, elle était à la tête d’un site internet de listing d’agents immobiliers, PropertyFinder. Elle et lui n’ont finalement jamais fait affaire ensemble, mais ils se sont engagés dans une relation plus intime.

Il l’a emmenée à Las Vegas. Ils ont passé du temps dans son appartement de l’Upper East Side et chez elle, dans le centre-ville, où elle avait accroché aux murs des portraits d’Audrey Hepburn, de Marilyn Monroe et de Franck Sinatra. Ils allaient en boîte et au restaurant, vivant leur histoire au grand jour, sans se soucier de rien. Le FBI avait tout vu.

Le Bureau prétend avoir commencé à surveiller Chapman dès l’instant où elle est arrivée aux Etats-Unis, et en particulier les contacts hebdomadaires qu’elle établissait avec le second secrétaire de la délégation russe aux Nations unies. D’après les documents du FBI, Chapman se rendait dans divers endroits de Manhattan – Starbucks, Barnes & Noble – d’où elle connectait son ordinateur portable en Wi-Fi à celui du représentant aux Nations unies, qui se trouvait dans un van garé à proximité. Robert Baum, l’avocat new-yorkais de Chapman, a confirmé ces informations.

Père aux Affaires étrangères

Le 26 juin 2010, un agent infiltré du FBI se faisant passer pour un Russe a contacté Chapman par téléphone et lui a donné rendez-vous dans un café du centre-ville. L’agent, qui se faisait appeler Roman, a enregistré leur conversation. Il a remis à Chapman un faux passeport américain et lui a demandé de le livrer à un autre membre des Illégaux.

Au moment de remettre le passeport, elle devait dire : « Pardonnez- moi, mais ne nous sommes-nous pas déjà rencontrés, l’été dernier, en Californie ? »

La réponse attendue était : « Non, je pense que c’était dans les Hamptons. »

Making of

L’intégralité de cette histoire vraie signée Brett Forrest, inédite en français, est disponible sur Ulyces, notre nouveau partenaire. Ulyces est une maison d’édition numérique qui publie chaque jour des histoires vraies sélectionnées pour leur qualité littéraire et leur exigence journalistique (vous pouvez les acheter à l’unité ou vous abonner).

L’histoire d’Anna Chapman est traduite de l’anglais d’après l’article « The big Russian life of Anna Chapman, ex-spy », paru dans Capital New York. Si vous aimez les histoires d’espionnage, vous pourrez aussi lire sur Ulyces « Le diable et le cryptographe », « L’astrologue du MI5 » et « Quand mon père était espion ». 

 

Publié dans Articles de Presse

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