Corleone effrite le mur de l'omertà autour de la mafia sicilienne

Publié le par La Libre

Elle est la ville des boss, tristement célèbre pour avoir enfanté et protégé les plus célèbres mafieux d'Italie. Considérée comme la capitale de Cosa Nostra, Corleone semble avoir décidé de se rebeller. La muette sicilienne a enfin décidé de l'ouvrir. Et l'Italie s'en réjouit.

Corleone effrite le mur de l'omertà autour de la mafia sicilienne

La scène se déroule dans un bureau de police de Corleone, en Sicile, il y a quelques semaines. Convoqué par les carabiniers, un entrepreneur est interrogé sur ses activités. En fait, il ignore que les enquêteurs l'avaient auparavant placé sur écoute et entendu réclamer une réduction de la somme que la mafia lui extorque chaque mois. Il nie. Mais acculé, à bout, l'entrepreneur craque et décrit des années de persécution, de menaces. « Le pizzo me fait suffoquer et j'ai dû fermer deux de mes activités », avoue-t-il. « Ils m'ont demandé 2.000 euros en une fois pour être en règle, puis 600 par mois ».

Un témoignage banal ? Absolument pas. Les Corléonais en ont marre du « pizzo », l'argent régulièrement versé par les commerçants en échange d'une supposée protection et de la poursuite de leurs activités commerciales. Un chantage, le « core business » de la Cosa Nostra, la mafia sicilienne. Avec ce témoignage, rapidement corroboré par d'autres, cet entrepreneur a pour la première fois violé une loi respectée depuis plus d'un siècle dans la ville qui a inspiré le roman et la trilogie « Le Parrain ». Celle du silence.

La colère contre la peur

Les informations récoltées par le parquet de Palerme ont contribué à la récente arrestation de quatre membres de Cosa Nostra, tous au moins sexagénaires et soupçonnés d'extorsions mafieuses. Mais surtout tous confondus grâce à la collaboration de victimes du « pizzo », qui ont donc décidé de briser le mur de l'omertà. « Pour la première fois, les entrepreneurs ont eu la force de parler », a applaudi le président de Cofindustria Sicilia, la confédération des entreprises italiennes, Antonello Montante. « C'est un signal de grand changement culturel, qui confirme que la rébellion continue à donner ses fruits. »

Ces événements constituent même un tournant symbolique, selon plusieurs médias italiens. Ils espèrent qu'un changement de mentalité, la victoire de la colère face à la peur, puisse s'étendre au reste du pays en proie à une succession de scandales mafieux. « Corleone n'est plus synonyme de silence réticent et complice », commente le Corriere della Sera. «Les victimes du chantage fondé sur la peur des familles et des boss ont démontré que se soulever est possible, également sur la terre du chef des chefs. »

Selon la Repubblica, la fureur de Corleone s'apparente à « un premier pas, un mur qui s'écroule, un coup mortel à ceux qui voudraient succéder à un Toto Riina désormais trop vieux et fatigué pour avoir un rôle décisif pour le destin de Cosa Nostra ».

Toto et Bernardo

Les mafieux aux cheveux blancs arrêtés par le parquet de Palerme ne sont que les héritiers d'un système qui semble avoir toujours existé à Corleone. En 1915, son premier maire socialiste Bernardino Verro était assassiné par la mafia, puni pour avoir voulu partager équitablement des terres agricoles.

Après les deux guerres mondiales, la ville de Corleone est le triste théâtre de plusieurs guerres des clans, provoquées par des familles qui se déchirent et se vengent. Des centaines de morts violentes, avant que le boss Luciano Liggio n'assoie son autorité et ne hisse les Corleonesi au sommet de Cosa Nostra. Un tremplin vers la folie.

Car son règne, qui prend fin avec son arrestation en 1994, est suivi par la succession de deux de ses plus fidèles lieutenants. Deux hommes sanguinaires, qui ont répandu la terreur en Sicile mais également dans toute l'Italie. D'abord Toto Riina, commanditaire de l'assassinat des juges Falcone et Borsellino, arrêté après 23 ans de cavale, et ensuite Bernardo Provenzano, fugitif dès 1963 avant d'être retrouvé en 2006 dans une ferme proche de Corleone.

Cette histoire, les Corléonais ne la connaissent que trop bien. D'après eux, Corleone a déjà épongé trop de sang, versé trop d'argent. Les victimes réduites au silence par les menaces et le chantage ont donc enfin décidé de raconter leur quotidien en brisant l'omertà. Bruyamment.

Publié dans Articles de Presse

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