L’exposition Le Corbusier du Centre Pompidou inquiète par ses omissions très politiques

Publié le par Le Temps de Christophe Catsaros

L’exposition Le Corbusier du Centre Pompidou inquiète par ses omissions très politiques

Si la première moitié du XXe siècle fut corbuséenne, la deuxième s’édifia en partie contre lui. C’est ce récit d’une modernité en deux temps que tente de rectifier la rétrospective complaisamment post-politique du Centre Pompidou à Paris. Pour Christophe Catsaros, rédacteur en chef de la revue «Tracés», cette réécriture de l’histoire suscite l’inquiétude

Le toit de la Cité radieuse, un des ensembles les plus connus de Le Corbusier

Le toit de la Cité radieuse, un des ensembles les plus connus de Le Corbusier

On ne condamne pas les artistes. Albert Speer, l’architecte du Troisième Reich responsable de la production industrielle militaire, n’écopa que de 20 ans de prison, quand la plupart des dignitaires de son rang furent exécutés. Sa défense consista à se présenter comme un artiste dépourvu d’idéologie, projeté de force dans la vie politique.

Toutes proportions gardées, l’indulgence dont bénéficia Le Corbusier à l’issue de la Seconde Guerre mondiale relève du même raisonnement. Il suffit pour s’en rendre compte de lire le récent ouvrage que lui consacre François Chaslin (Un Corbusier, Ed. du Seuil). Le dossier à charge qu’il constitue est sans appel.

Le Corbusier n’a-t-il pas appartenu pendant près de quinze ans à un cercle de réflexion d’extrême droite? Ce ne sont pas des calomniateurs revanchards qui l’affirment mais l’archive soigneusement constituée par ses propres soins. Et ce ne sont pas des dérapages isolés qui lui sont reprochés mais la participation méthodique à un projet idéologique d’envergure, étayé de nombreuses publications, allant de L’Esprit nouveau aux apocryphes Prélude et Plans.

En plus d’avoir été un artiste et un architecte médiatisé, Le Corbusier fut le porte-étendard d’un urbanisme hygiéniste et dirigiste qui n’hésitait pas à se qualifier ouvertement de fasciste. Après la guerre, ses précieuses théories que les régimes fascistes hésitèrent à mettre en œuvre, leur préférant celles de ses confrères régionalistes, ces mêmes théories seront massivement adoptées pour reconstruire l’Europe. A tel point que la remise en question du fonctionnalisme qu’il incarne ne se fera pas tant contre des idées que contre la personne même de Le Corbusier – et de ce point de vue, la dissolution du 11e CIAM serait une sorte d’assassinat du père.

La question n’est pas de savoir si le plus célèbre des architectes du XXe siècle mérite sa place dans l’histoire. Il s’agit plutôt de comprendre de quoi relève son architecture.

Sur ce point, l’étude de François Chaslin ne laisse subsister aucun doute. Ce qui vit le jour après 1945 ne fut que la mise en œuvre, la matérialisation, d’un projet sociétal totalitaire élaboré avant et pendant la guerre. Programme qui ne relève pas de l’exception, mais de la règle: la Guerre froide accélérera le recyclage de certaines théories fascistes, appelées à contribuer à la renaissance de l’Europe capitaliste.

Si Le Corbusier n’a pas eu le destin de Speer, c’est tout simplement que le fascisme français est mort dans l’œuf. Forcé à éclore sous le signe d’une débâcle, il usa le peu d’approbation dont il disposait, entre les vieux salons de Vichy et ceux de la Kommandantur, avenue de l’Opéra, à Paris. Les choses auraient été différentes s’il avait pu se construire organiquement dans une société en crise, comme ce fut le cas en Italie ou en Allemagne. L’histoire épargna Le Corbusier. La méfiance, voire parfois la haine que lui vouaient les régionalistes, y fut pour beaucoup. L’ambiguïté de sa position, capable de solliciter en même temps Mussolini, Staline et Pétain, fit le reste.

Ceci dit, personne ne peut ignorer aujourd’hui que son projet architectural et urbain comportait un versant politique et que ce dernier était incontestablement fasciste. Personne, sauf peut-être Frédéric Migayrou, le directeur adjoint du MNAM et commissaire de la grande rétrospective qui lui est consacrée au Centre Pompidou.

Drôle de contre-pied que celui d’une grande exposition rétrospective, qui ignore ostensiblement les questions qui animent la critique architecturale. Purgée de toute question contrariante, la manifestation est une véritable hagiographie du grand homme.

Dans le texte du commissaire, on apprend que Charles-Edouard Jeanneret séjourna en Allemagne, qu’il y fit de belles rencontres et de bonnes lectures, dont il ne parla jamais, craignant d’être qualifié de germanophile. Dans un paragraphe truffé de références plus savantes les unes que les autres, et dont on peine parfois à cerner la valeur d’usage, on apprend que son formalisme doit beaucoup à la lecture des fondateurs allemands de la Kunstwissenschaft. Roberto Gargiani, directeur du Laboratoire de théorie et histoire à l’EPFL et de la section Architecture à l’ENAC, signe un article savant sur la phénoménologie de l’espace corbuséen, et sa collègue Anna Rosellini aborde avec finesse la question du béton et de son usage innovant. D’autres articles traitent des questions essentielles du mobilier, de l’esthétique picturale et de l’urbanisme. Autant dire que la rétrospective est exhaustive, abordant toutes les époques et les principaux thèmes de l’œuvre corbuséenne.

Si c’est le cas, pourquoi n’y trouve-t-on rien sur le projet politique, rien des collaborations éditoriales compromettantes, rien de ses partenaires idéologiques, cadres de la collaboration que sont Winter, Lamour, Lagardelle et Carrel, rien de cet antisémitisme dont attestent les innombrables lettres adressées à sa mère et à ses amis?

Et à notre tour de nous demander si une lecture aussi sélective d’un projet sociétal compromettant n’est pas finalement politique. En écartant la question, Frédéric Migayrou ne serait-il pas en train de prendre position? Sa mise entre parenthèses du politique n’est-elle pas éminemment politique?

Si ce lissage hagiographique, cette réécriture de l’histoire, ne manque pas de susciter l’inquiétude dans un contexte de résurrection de l’extrême droite en Europe, il s’inscrit surtout dans une tentative de liquider ce qu’il reste du legs de mai 1968 dans une institution qui en a incarné l’esprit. Car le rejet de Le Corbusier lors de la remise en question du fonctionnalisme hygiéniste à partir des années 1960 fait incontestablement partie de cet héritage encombrant.

C’est à cette première analyse et remise en question de l’héritage corbuséen qu’en veut Frédéric Migayrou. C’est elle qu’il dissout en omettant l’orientation politique de l’architecte, et surtout les réactions à son projet urbain. Pour dire les choses plus simplement, si la première moitié du XXe siècle fut corbuséenne, la deuxième s’édifia en partie contre lui. C’est ce récit d’une modernité en deux temps que tente de rectifier, par un claquement des bottes, la rétrospective complaisamment post-politique du Centre Pompidou.

Publié dans Articles de Presse

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article