Mitterrand, avec le recul

Publié le par La Libre par Bernard Delattre

Mitterrand, avec le recul

International - C’est le propre des personnalités si complexes qu’on n’a jamais fini d’en faire le tour. Près de vingt ans après sa mort (en janvier 1996), François Mitterrand intéresse toujours autant les biographes. Après beaucoup d’autres (Franz-Olivier Giesbert, Catherine Nay, Pierre Péan, etc.), l’historien Michel Winock, à son tour, se penche sur l’ex-Président français (1981-1995). Dans le but de le portraiturer "sans prononcer de verdicts". De le narrer mais, ce faisant, d’"éviter le pamphlet autant que le plaidoyer".

Mitterrand, avec le recul

Son pari est plutôt réussi. Le livre est épais (plus de 400 pages), mais jamais indigeste. L’auteur, grâce à la fluidité de son style et à son sens de la narration, réussit même à le rendre souvent passionnant. Il ne cache pas être "fasciné" par deux aspects de la personnalité de son sujet. Son immense culture, littéraire, singulièrement. Et son côté insubmersible, lui qui, chaque fois après avoir coulé, eut la "faculté, du fond de l’abîme, de remonter à la surface".

Malgré cette double admiration, le ton général de l’ouvrage n’a rien de complaisant. Ainsi, n’est pas oublié le fait que Mitterrand fut un grand "opportuniste", un "manœuvrier de toutes les heures", marqué par une "ambivalence notable". Chez lui, "le politique prime l’idéologie", "le réalisme l’emporte sur les convictions", quitte à ce que la "conscience morale en pâtisse".

L’auteur est légitimement impitoyable envers le Mitterrand ministre de la Justice pendant la guerre d’Algérie, qui refusa de gracier tant de condamnés à mort. Michel Winock fait preuve d’une identique et juste sévérité à l’égard du Mitterrand des "liaisons dangereuses et protectrices avec des individus sulfureux" (René Bousquet, etc.), du Mitterrand des "mensonges publics" et de "l’ambiguïté des comportements oublieux de l’éthique républicaine", et du Mitterrand orfèvre en "dissimulation" ou en "sournoiserie" - à l’image de "l’équivoque de toute une existence en trompe-l’œil".

L’ouvrage n’en conclut pas moins qu’"avec de Gaulle, après de Gaulle", Mitterrand est le Président qui a "laissé une empreinte durable" sur la France. Il n’était "pas un visionnaire" ? Mais ses "dons de stratège" font "qu’on peut le juger incomparable dans son entreprise de conquête et de conservation du pouvoir". Cela en fait-il "un grand homme d’Etat ?" L’auteur, "dubitatif", juge qu’"il est plus difficile d’en être assuré que de son art de la politique".

L’ouvrage pêche par l’une ou l’autre complaisance, voyante (au bénéfice de Michel Rocard, par exemple). Et par un raccourci sidérant : l’implication de Paris dans le génocide rwandais est balayée en une seule phrase ("Ce Mitterrand agonisant, qu’en a-t-il saisi ?").

Au total, néanmoins, "le recul" que l’auteur revendique par rapport à son sujet, et que les années ayant passé autorisent, rend ce portrait plus nuancé que nombre de biographies qui l’ont précédé, ce qui en fait sa valeur.

"François Mitterrand", par Michel Winock, NRF Biographies, Editions Gallimard, 426 pp., environ 25 €.

Publié dans Articles de Presse

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