Han Van Meegeren, le faussaire de génie

Publié le par Le Parisien

Han Van Meegeren, le faussaire de génie
Han Van Meegeren, le faussaire de génie

Abraham Bredius était le critique d'art spécialisé dans la peinture hollandaise du XVIIe siècle le plus réputé de son époque. En 1937, lorsqu'on lui présente « le Christ à Emmaüs », une oeuvre inédite de Johannes Vermeer, l'un des plus grands maîtres de cette période, il est ébahi. « Nous avons ici un chef-d'oeuvre, je dirais le chef-d'oeuvre de Vermeer, un de ses tableaux les plus grands par ses dimensions, une oeuvre totalement différente de toutes les autres, et dont pourtant chaque pouce ne peut être que de Vermeer », écrit-il dans une revue spécialisée. Le tableau est acquis pour une somme considérable par un prestigieux musée de Rotterdam. Aux Pays-Bas, la découverte miraculeuse et tardive de cette toile suscite un émoi considérable. Et pourtant... Vermeer n'a jamais peint cette célèbre scène de la Bible ! « Le Christ à Emmaüs » est l'oeuvre d'un faussaire aussi facétieux et mégalomane que génial, Han Van Meegeren.

Né à la fin du XIXe siècle aux Pays-Bas, Han Van Meegeren développe une âme d'artiste dès l'enfance. Au grand dam de son père autoritaire et conservateur. En cachette, il parvient malgré tout à s'inscrire aux Beaux-Arts. La qualité de son coup de pinceau lui permet de percer et d'envisager une carrière honorable. Mais les critiques le boudent. Han Van Meegeren ne le supporte pas. Convaincu d'être un génie incompris, il entend bien le faire savoir. « En réussissant les faux les plus parfaits que le monde ait connus, notre héros se venge doublement : il se venge de son père, qui, dans sa jeunesse, lui a mis des bâtons dans les roues pour lui ôter l'envie de peindre ; mais il se venge aussi des critiques d'art qui ont refusé de la considérer comme un grand peintre », analyse Pierre Lunel dans son ouvrage « les Plus Grands Escrocs de l'histoire »*.

Van Meegeren va donc faire des faux. Pas de vulgaires copies d'oeuvres existantes mais des toiles originales censées avoir été peintes par Vermeer et jusqu'ici demeurées secrètes. Il lui faudra quatre ans pour réaliser « le Christ à Emmaüs ». Une longue période mise à profit pour résoudre plusieurs défis : trouver des pigments analogues à ceux utilisés au XVII e siècle et surtout arriver à vieillir artificiellement sa toile de trois siècles.

Son coup d'essai est un coup de maître. Galvanisé, le faussaire décide de persévérer dans sa nouvelle carrière. Les vrais-faux s'enchaînent sans que personne découvre la manipulation. Les plus grands collectionneurs s'arrachent à prix d'or ces Vermeer qui apparaissent miraculeusement sur le marché. Van Meegeren reste évidemment tapi dans l'ombre en se servant de ses proches en guise d'intermédiaires. En quelques années, il accumule une fortune considérable — équivalente aujourd'hui à plusieurs millions d'euros — qui lui permet d'acquérir d'innombrables propriétés. Grisé par ce triomphe clandestin, il se noie aussi dans l'alcool, la morphine et les femmes.

En une dizaine d'années, le virtuose de la copie va réaliser treize faux, dont sept Vermeer. Les aléas de la Seconde Guerre mondiale mettent fin à la supercherie. A la Libération, les Alliés découvrent un de ses fameux Vermeer dans la collection du dirigeant nazi Hermann Göring. L'enquête permet de relier Van Meegeren à ce tableau sulfureux. Soupçonné d'avoir collaboré avec l'ennemi, il est envoyé en prison. Il risque la peine de mort. L'heure de passer aux aveux a sonné.

La révélation de son mensonge provoque la stupeur du monde de l'art, ridiculisé pendant des années. Les enquêteurs sont incrédules : ils lui demandent même de réaliser devant leurs yeux un vrai-faux Vermeer pour prouver qu'il est bien le faussaire de génie qu'il prétend être. Ses concitoyens se passionnent pour l'histoire : il acquiert enfin la notoriété qu'il rêvait d'avoir.

Son procès s'ouvre à Amsterdam en 1947. Une audience expédiée en une journée à l'issue de laquelle il écope de la peine très clémente d'un an de prison. Une sanction qu'il ne purgera pas puisqu'il succombe à une crise cardiaque quelques jours plus tard.

Sa légende a survécu. Comme ses tableaux du reste. En 1995, l'un de ses faux Vermeer a été vendu aux enchères à Paris. Sous le nom de Van Meegeren cette fois.

BIO EXPRESS

  • 10 octobre 1889. Naissance de Hans Van Meegeren aux Pays-Bas.
  • 1916. Sa première exposition connaît un certain succès, mais les critiques jugent que son style manque d'originalité.
  • 1937. « Le Christ à Emmaüs » est son premier faux Vermeer mis sur le marché.
  • 1943. Il vend « le Lavement de pieds » à l'Etat hollandais.
  • 1945. Il est placé en détention après la découverte d'un vrai-faux Vermeer dans la collecion d'Hermann Göring.
  • 1947. Il est condamné à un an de prison par un tribunal d'Amsterdam.
  • 30 décembre 1947. Il succombe à une crise cardiaque.

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