Roman. La traque du médecin tortionnaire d’Auschwitz

Publié le par Muriel Steinmetz

Roman. La traque du médecin tortionnaire d’Auschwitz

La Disparition de Josef Mengele d'Olivier Guez. Par le biais du roman, l'auteur part sur les traces du bourreau sans remords qui parvint à échapper à la justice des hommes.

Des photos de 1938 et 1956, pour avis de recherche du nazi le plus chassé depuis la mort d’Eichmann. DPA/AFP Imageforum ()

Des photos de 1938 et 1956, pour avis de recherche du nazi le plus chassé depuis la mort d’Eichmann. DPA/AFP Imageforum ()

Olivier Guez, auteur d’essais marquants, dont l’un intitulé l’Impossible retour. Une histoire des juifs en Allemagne (Flammarion, 2007), brosse le portrait de Josef Mengele, le médecin SS d’Auschwitz, surnommé « l’Ange de la mort », à l’heure de sa cavale après l’effondrement du Reich. « Il était infatigable dans ses fonctions », dira le médecin légiste juif hongrois Nyiszli, qui fut contraint d’être « le scalpel de Mengele » et forcé de scier sur ses ordres « des calottes crâniennes, ouvrant des thorax » afin d’engrosser des bactéries de chair fraîche. Mengele, collectionneur d’yeux humains, décidait de qui devait mourir ou vivre lorsque les juifs arrivaient sur la rampe d’Auschwitz. Pour lui, l’envoi de millions d’hommes, de femmes et d’enfants à la chambre à gaz constituait « un devoir patriotique ». Olivier Guez nous plonge donc dans une traque haletante, à partir de 1949, à la suite du tortionnaire en Amérique latine. L’horrible fuyard ne se sépare pas d’une petite valise qui contient des échantillons de sang, des seringues hypodermiques et un cahier de notes.

Le monstre bénéficie d’effarantes complicités

Fort d’une documentation impressionnante, fruit de trois années de recherches et d’enquête (on pourrait parler d’une filature après-coup), le romancier, comme accroché aux basques du monstre volatilisé, nous plonge littéralement dans la tête de celui qui bénéficie alors d’effarantes complicités de la part de gens haut placés. En Argentine, « Peron ouvre les portes à des milliers et des milliers de nazis, de fascistes et de collabos ». Nous voici donc sur les pas de l’homme « sans scrupule à l’âme verrouillée », qui n’éprouve aucune espèce de remords et « ambitionne même de reconquérir l’Allemagne ». Mengele, sous divers pseudonymes, trouve à s’employer, dirige une charpenterie, pratique des avortements clandestins, profite d’un appui financier de taille venu de l’entreprise agricole familiale, bref se recycle. Il emménage bientôt dans le même quartier qu’Eichmann, débarqué en 1950 en Argentine. Panier de crabes. À partir de 1955, Mengele, ne se sentant plus en sécurité, songe au Paraguay, fuit en Bolivie avant de s’installer au Brésil, après un court passage en Allemagne, « où il n’est même pas recherché ». Amer, s’apitoyant sur son sort, exempt de tout regret, il louvoie, échappe aux descentes d’un commando de rescapés d’Auschwitz, demeure confiné « au Brésil, dans son cachot ouvert sur l’infini et loin des hommes ». Sa vie se fige de plus en plus. Il fait construire un mirador de 6 mètres de haut, « sous prétexte d’observer les oiseaux ». De là il scrute aux jumelles, « chaque jour, pendant des heures », la route départementale de la fazenda Santa Luzia, sa dernière planque. Tremblant d’être débusqué, il sombre lentement dans la paranoïa.

Dans un style sobre, clair et coupant, le romancier campe avec force l’abject personnage entouré de ses chiens, seul, rongé par l’angoisse, devenu « encombrant » aux yeux de ses complices, traumatisé par les minutes du procès d’Eichmann, lequel a été enfin capturé en 1960 par des agents du Mossad avant d’être exfiltré en Israël. Sur celui-là, le piège s’est refermé. Mengele n’est-il pas le second sur la liste ? Pourtant, jusqu’au bout, il échappe à la justice. Il meurt noyé, le 7 février 1979, à Bertioga, bourgade balnéaire dans l’État de Sao Paulo, et sera inhumé le lendemain, « sous une fausse identité », dans la ville d’Embu.

La Disparition de Josef Mengele, Olivier Guez, Grasset, 236 pages, 18,50 euros

Publié dans Articles de Presse

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