Jean Vaislic : «Ces souvenirs sont une plaie dans ma mémoire»

Publié le par Marine Jourdan

Jean Vaislic : «Ces souvenirs sont une plaie dans ma mémoire»

Jean Vaislic fait partie des rares témoins des crimes nazis dans les camps de concentration. Malgré ses 90 ans, sa mémoire est toujours intacte et les souvenirs se bousculent.

Plein d'émotion, Jean Vaislic raconte sa terrible histoire. / Photo DDM Michel Viala

Plein d'émotion, Jean Vaislic raconte sa terrible histoire. / Photo DDM Michel Viala

Jean Vaislic est né à Lodz en Pologne en 1926 de parents grossistes en cuirs et peausserie. En 1942, il est arrêté et déporté à Auschwitz Birkenau. «Tous ceux que les nazis n'avaient pas le temps de détruire par le feu finissaient par mourir de faim. L'essentiel était de tuer le plus de monde possible. Une vie humaine ne valait pas mieux que celle d'un chien».

La solidarité pour survivre

Lorsqu'il arrive à Auschwitz, il se fait tatouer le numéro 8580. Selon lui, «c'est un passeport de vie, ça signifie qu'on est apte au travail». Alors âgé de 16 ans, il rencontre un compatriote d'une vingtaine d'années. Pâtissier de métier, il avait rejoint la France et Toulouse. Il y avait en temps de guerre beaucoup d'immigrés dans le sud ouest de la France. Après avoir rejoint la croix rouge, le jeune homme est finalement déporté à Buchenwald où il rencontre Jean Vaislic qu'il prend sous son aile. «Il était grand et musclé, je le considérais comme un grand frère» indique-t-il. Un froid matin d'hiver à Buchenwald, lors de l'appel quotidien, ce pâtissier est choisi pour rejoindre les cuisines des SS. «Il portait des bottes courtes et y glissait des morceaux de pains qu'il offrait à certains prisonniers. Un morceau de pain à l'époque, pour nous, c'était comme un diamant» témoigne Jean. Un fait assez exceptionnel car à dans les camps, la solidarité était rare. «C'était le chacun pour soi. Il a eu pitié de moi et ce fut une chance» souligne Jean.

Sortir de l'enfer

«Le 10 avril 1945, j'ai été libéré de Buchenwald par l'armée américaine.» Conduit à Lille en passant par la Belgique par les troupes militaires, Jean retrouve son ami polonais qui rentrait à Toulouse et décide de le suivre. «Je n'ai pas voulu retourner en Pologne, je me serais suicidé. Toute ma famille avait été tuée, je n'aurais retrouvé personne, le choc aurait été trop violent. Je n'étais pas prêt, à seulement 20 ans, pour supporter ce vide» se désole encore Jean.

Marié à Marie, autre déportée

Apatride, comme de nombreux déportés, il finit par être naturalisé Français et choisit de ne pas garder la nationalité polonaise. à Toulouse, il enchaîne différents boulots dont celui de chaudronnier à Latécoère. Il rencontre Marie, sa future épouse. Née à Toulouse, elle a aussi été déportée à l'âge de 14 ans, à Ravensbruck. Ensemble, ils fondent une famille. «Je suis arrivé dans un nouveau pays dont je ne parlais pas la langue mais j'ai de très bons souvenirs de camaraderie, des gens qui m'ont tendu la main» souligne-t-il, reconnaissant.

Au début, Jean décide de ne pas raconter ce qui lui est arrivé, de garder le silence. Puis, il rencontre des gens, d'anciens résistants, qui vont l'aider. Mais rien ne s'efface. «Dès que je commence à ouvrir un peu ma mémoire je suis en morceaux. 60 ans après, ça continue de me troubler» dit-il d'un air triste.

Légion d'honneur

Il fait peu à peu cet effort de témoignage, via un récit, récemment publié, et des rencontres publiques, surtout pour les jeunes générations. Mais aujourd'hui, alors qu'il s'apprête à recevoir la Légion d'honneur, il se dit las. «J'appelle ça la légion d'horreur, ça ne me touche pas du tout, ça vient trop tard. J'ai survécu parce qu'il fallait vivre. À quoi ça sert de retourner la question dans tous les sens ? Je ne vois pas pourquoi je la mérite». Face aux millions de gens qui ont péri dans les camps de concentration, Jean se dit «trop modeste» pour recevoir un tel prix car «des millions de gens n'ont pas eu cet honneur de survivre». Parmi les questions qui le taraudent, celle du «pourquoi moi ?» prend une place de plus en plus grande. «J'ai lutté toute la vie pour oublier. Je n'ai aucune gloire là-dedans. Pourquoi la vie a-t-elle voulu que je survive alors que toute ma famille avait disparu ? Pourquoi ai-je survécu, qu'ai-je fait pour avoir ce droit ?» se demande Jean sans cesse pendant des années. «Je me sentais coupable…» avoue-t-il. Mais, comme il le dit, «on ne peut rien contre le passé». Il est l'un des derniers témoins vivants des horreurs de la guerre. D'une grande bonté et d'un humour déconcertant, il se dit aujourd'hui rattrapé par des souvenirs qu'il aura tenté d'oublier durant toute sa vie.

Publié dans Articles de Presse

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