Persécuteurs et persécutés se font face au Mémorial de la Shoah

Publié le par Vincent Ejarque

Persécuteurs et persécutés se font face au Mémorial de la Shoah

Les portraits réalisés par August Sander sous le III e Reich convoquent bourreaux et victimes au coeur de la même exposition.

Civils, militaires, membres du parti nazi, juifs persécutés… Toute la ville de Cologne défile dans le studio photographique d'August Sander. August Sander, circa 1937

Civils, militaires, membres du parti nazi, juifs persécutés… Toute la ville de Cologne défile dans le studio photographique d'August Sander. August Sander, circa 1937

Trois jeunes hommes endimanchés, dont la légende sous la photo nous dit qu'il s'agit de paysans, s'arrêtent un moment devant l'objectif. Ils s'offrent au photographe, dans un magnifique profil, sur fond de campagne apaisée. Il s'agit sans doute de la photo la plus célèbre d'August Sander, celle qui illustre la couverture de la plupart des éditions de son grand oeuvre, « Les Hommes du XXe siècle » (Menschen des 20. Jahrhunderts). Les clichés ont quasiment été tous réalisés sous la République de Weimar, même si les prises de vues vont se poursuivre jusqu'en 1954. Ces centaines de portraits sont classés en sept groupes (« Le paysan », « L'artisan », « La femme », « Les catégories sociales et professionnelles », « Les artistes », « La grande ville » et « Les derniers Hommes »). Paysans, soldats, militaires, hommes politiques, saltimbanques, hommes d'affaires, serveurs, August Sander a photographié pas moins de 600 professions qui dressent un portrait documentaire de la société allemande de l'entre-deux-guerres. Après la Seconde Guerre mondiale, Sander intègre aux « Hommes du XXe siècle » un portfolio « Prisonniers politiques », constitué de photographies prises par son fils Erich Sander, condamné à dix ans de prison en raison de ses opinions politiques, ainsi que des portraits de juifs de Cologne persécutés dès la mise en place des premières lois raciales en 1934.

Regards perdus

Ces citoyens allemands de confession juive, dont il capte l'inquiétude hallucinée alors que ceux-ci défilent dans son studio de Cologne afin d'obtenir un cliché pour leurs papiers d'identité, alternent avec le reste de la population qui vient chez Sander immortaliser l'avènement de l'ordre nouveau. Qui en uniforme de SA, qui en Hitlerjugend, qui en uniforme noir, une Totenkopf rutilante de Waffen SS posée en plein milieu de la casquette, qui en civil mais avec un brassard à croix gammée, etc.

La société allemande des années 1930 vue par l'un des plus grands portraitistes du siècle

Ces photographies de Sander existaient, ne sont pas cachées, puisque de nombreuses rétrospectives sont régulièrement consacrées à l'un des plus grands témoins visuels du XXe siècle. Mais la force de l'exposition présentée par le Mémorial de la Shoah à Paris est bien de les regrouper dans la même pièce, parfois circulaire, en mettant en scène un face-à-face qui n'a rien d'artificiel et encore moins de manichéen. Des juifs de Cologne photographiés par Sander et massivement exterminés dès 1941, il reste ces regards perdus qui font face à ceux du reste de la population, voisins, collègues, camarades de classe sans doute, bourreaux parfois.

August Sander est mort en 1964 à Cologne ; il laisse une oeuvre immense dont la lucidité et l'obsession de vérité sont d'une grande modernité.
 

« Les Hommes du XXe siècle » (Menschen des 20. Jahrhunderts) - August Sander

« Les Hommes du XXe siècle » (Menschen des 20. Jahrhunderts) - August Sander

August Sander, Persécutés/Persécuteurs/Des Hommes du XXe siècle. Mémorial de la Shoah, jusqu'au 15 novembre 2018.
 

Publié dans Articles de Presse

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