De Gaulle. Il y a 50 ans, le dernier coup de théâtre

Publié le par Christine Clerc

 De Gaulle. Il y a 50 ans, le dernier coup de théâtre

Il y a cinquante ans, la France s’enflammait. La contestation étudiante se cristallisait à Nanterre, des millions de Français étaient en grève, les transports paralysés. De Gaulle, qui vit son monde s’écrouler, laissa alors son Premier ministre, Georges Pompidou, en première ligne. On croyait le Général à bout de forces, mais, finalement, son « voyage » à Baden-Baden le ragaillardit et, le 30 mai 1968, Charles de Gaulle clamait à la radio : « Je ne me retirerai pas »…

 De Gaulle. Il y a 50 ans, le dernier coup de théâtre

« Le Général n’existe plus. De Gaulle est mort. Il n’y a plus rien ! » C’est Georges Pompidou qui, le 11 mai au soir, retour de voyage officiel en Afghanistan, réplique ainsi à ses ministres de la Justice et de l’Éducation Nationale, effrayés de le voir prêt à faire un geste en direction des étudiants « enragés ». À 56 ans, le Premier ministre, que son conseiller Édouard Balladur décrit « solide et rapide, donnant une impression de jeunesse en dépit de ses tempes blanchies depuis peu », les convainc. Mais Louis Joxe et Alain Peyrefitte redoutent la réaction du président de la République : celui-ci ne leur enjoint-il pas, chaque matin, d’être « plus fermes » ? Or, à 23 h, à peine sorti de l’Élysée, Pompidou annoncera à la télévision la réouverture de la Sorbonne.

L’image d’un pays dévasté

De Gaulle est-il trop épuisé pour réagir ? Il a 77 ans, ce qui - pour un homme ayant connu deux grandes guerres et dix années de pouvoir rendues plus harassantes encore par la violence de la rupture avec l’Algérie - « vaut » 92 ans d’aujourd’hui. Depuis le déclenchement, à Nanterre, du mouvement mené par l’étudiant allemand Daniel Cohn-Bendit, 23 ans, pour la « libération sexuelle », mais aussi pour l’autogestion des universités et des entreprises, et la remise en cause de la compétitivité, le vieux militaire a vu son monde s’écrouler. Le Quartier latin, avec ses arbres abattus, ses grilles arrachées, ses rues dépavées pour édifier des barricades, donne l’image d’un pays dévasté. Dix millions de Français sont en grève. Les transports sont paralysés. Les préfectures, injoignables par téléphone. L’économie qui voguait, avec moins de 300 000 chômeurs, vers plus de 5 % de croissance annuelle, est en chute libre. Et le pouvoir dit « monarchique » se révèle, soudain, dramatiquement impuissant. Cependant, le Général se tait.

« Papa, il faut bien voir que votre règne est fini »

Avec un demi-siècle de recul, quand on lit les récits d’entretiens publiés vingt ans après par ses conseillers et par son propre fils Philippe de Gaulle (qui lui dira un soir : « Papa, il faut bien voir que votre règne est fini »), on imagine un De Gaulle « jupitérien » pestant publiquement contre « la chienlit » et ne cessant d’intervenir. Il n’en est rien. Si le fondateur de la Ve République se montre jaloux de son « domaine réservé » - celui de la politique étrangère et de la défense -, il laisse son Premier ministre en première ligne. Hormis ses discours sur la scène internationale, notamment lors d’un voyage triomphal dans la Roumanie de Ceaucescu, De Gaulle ne s’exprimera sur les ondes que deux fois en deux mois - la première, le 24 mai, sur l’air de « Moi ou le chaos » pour lancer un référendum avorté. La seconde, le 30 mai.

À bout de chagrin mais aussi de ressentiment (lorsque sa femme Yvonne se risque à prendre la défense de Pompidou, il la coupe d’un « la réouverture de la Sorbonne, ce n’était pas du De Gaulle, c’était du Pétain ! »), De Gaulle se résigne-t-il à voir non seulement « ces cochons de bourgeois » de la droite libérale mais ses propres amis gaullistes comme l’écrivain François Mauriac se tourner vers Pompidou comme vers leur sauveur ? Ou médite-t-il, comme en juin 1940 ou en janvier 1946 lorsqu’il démissionna de son poste de chef de gouvernement en espérant être rappelé, un coup d’éclat ?

« J’ai un mandat du peuple ! »

Lorsque, le 29 mai au matin, ayant quitté l’Élysée sans prévenir son Premier ministre, il s’envole en hélicoptère pour Baden-Baden avec Yvonne, il a pris ses dispositions pour un exil définitif. « Tout est fichu, Massu ! », lance-t-il au général commandant la base alliée en Allemagne. Mais un déjeuner de campagne et les réactions vigoureuses de Massu et de son état-major (« l’homme du 18 juin ne peut pas renoncer ainsi ! ») raniment ses forces évanouies. C’est un De Gaulle ressuscité qui, le 30 mai, va clamer à la radio « Je ne me retirerai pas. J’ai un mandat du peuple ! ». Un mois plus tard, les élections législatives lui donneront une majorité introuvable de 394 députés. Bien que cette victoire soit aussi celle de son Premier ministre Pompidou, De Gaulle se sentira assez fort pour le remercier.

En complément

Mitterrand : un coup raté

Longtemps, l’élève des jésuites, monté de sa Charente à Paris, a inspiré la méfiance à gauche autant qu’à droite. Quel parcours, pourtant, et quel pouvoir de séduction ! Élu député de la Nièvre à 30 ans après une campagne « anti-bolchévique » très à droite, François Mitterrand a été onze fois ministre sous la IVe République dans des gouvernements de coalition de gauche (des Anciens Combattants jusqu’à l’Intérieur, auprès du radical-socialiste Pierre Mendès-France). Patient artisan d’une union qui mènera à la signature d’un programme commun avec le puissant Parti communiste, il a créé la surprise à la présidentielle de 1965 en mettant en ballottage le fondateur de la Ve République lui-même. Auteur d’un féroce pamphlet « Le coup d’État permanent » (1964) où il comparaît De Gaulle à un Führer ou un Caudillo, il a acquis, comme stratège et tribun, une stature de chef de l’opposition. Pourtant, les gaullistes ne sont pas les seuls à voir en lui une « arsouille ».

Il monte à l’assaut

Ni Mendès ni Michel Rocard, le jeune chef du PSU, ne parviennent à oublier une trouble affaire d’attentat des jardins de l’Observatoire (1959) que l’ambitieux à la voix onctueuse aurait montée pour se poser en victime de l’extrême droite. Quant aux étudiants anarchistes, Dany Cohn-Bendit en tête, ils n’aiment pas ce « politicien ». Mitterrand le leur rend bien « Quel méli-mélo simili-marxiste, quel salmigondis ! », enrage-t-il entre ses dents. Mais le pouvoir est à prendre. Le 14 mai, au Palais Bourbon, Mitterrand monte à l’assaut : « Il est temps, il est grand temps que le gouvernement s’en aille ! » Le 28, il se déclare, dans une conférence de presse solennelle, candidat à l’Élysée. Mais le 30 mai, sur les Champs-Élysées, un million de manifestants gaullistes scandent « Mitterrand, c’est raté ! » Aux législatives de juin, il va sauver son siège de justesse, mais la FGDS (Fédération de la gauche démocrate et socialiste) qu’il avait tissée au fil des ans, ne comptera plus que 57 élus. À 51 ans, Mitterrand entame une longue traversée du désert.

Publié dans Articles de Presse

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article