L'incroyable destin de la cantatrice Pauline Viardot

Publié le par Claire Fleury

L'incroyable destin de la cantatrice Pauline Viardot

Sa vie est un roman. Pourtant Pauline Garcia-Viardot est aujourd'hui oubliée. Mais au 19e siècle, elle fut une cantatrice adulée, une pianiste reconnue, une compositrice prolifique et une féministe engagée. Portrait.

Pauline Viardot. ((DR))

Pauline Viardot. ((DR))

Emmanuel Macron est attendu à la villa Viardot  samedi, à l'occasion des Journées européennes du patrimoine, aux côtés de la ministre de la Culture Françoise Nyssen et de l'animateur télé Stéphane Bern. Mais qui était Pauline Viardot ? Portrait.

Bruxelles, 1837. Pauline Garcia, 16 ans, chante pour la première fois sur scène. Le petit monde de l’art lyrique a les yeux fixés sur la jeune mezzo-soprano. Pourra-t-elle rivaliser avec sa sœur Maria Malibran ? Quatre ans plus tôt, "la Malibran", jeune cantatrice acclamée dans toute l’Europe, est morte brutalement des suites d’une chute de cheval.

Avant ce drame, la petite Pauline n’était pas destinée à chanter. Pianiste surdouée, elle prenait depuis l’âge de 12 ans des leçons avec Franz Liszt, virtuose avant d’être compositeur. "C’est une archi-musicienne !" dit-il de sa jeune élève. Mais la mort de Maria change son destin. Sa mère, elle-même cantatrice et professeure, décide que la cadette prendra la place de l’aînée. 

Portrait de Pauline Garcia-Viardot (auteur anonyme, DR) - Pauline Vierdot dans les dernières années de sa vie. (D.R)
Portrait de Pauline Garcia-Viardot (auteur anonyme, DR) - Pauline Vierdot dans les dernières années de sa vie. (D.R)

Portrait de Pauline Garcia-Viardot (auteur anonyme, DR) - Pauline Vierdot dans les dernières années de sa vie. (D.R)

"Elle lui impose une carrière de chanteuse", raconte le baryton Jorge Chaminé, président du futur Centre Européen de la Musique, qui englobera la maison de Bizet, la datcha de Tourgueniev et la Villa Viardot à Bougival, près de Paris. "Pour ce premier récital, Pauline porte… la robe et les bijoux de sa sœur morte". De cette épreuve digne de figurer dans les annales de la psychanalyse ("Heureusement Freud n’avait pas encore sévi !" plaisante Jorge Chaminé), la jeune fille triomphe. "Elle va être acceptée et même très vite s’imposer", poursuit-il.

Une "irrésistible laide"

Si Maria était une beauté, Pauline est une "irrésistible laide", dira d'elle le compositeur Camille Saint-Saëns. Quant à Alfred de Musset, il en tombe très amoureux. Mais George Sand s’interpose. L’écrivaine sait bien que son ex-amant poète, noceur et inconstant, ne fera pas un bon mari pour la jeune fille posée en toute chose, sauf pour la musique. A l’âge de 20 ans, Pauline épouse Louis Viardot, de vingt ans son aîné, directeur du théâtre-italien (dont il démissionnera pour ne pas nuire à la carrière de sa jeune épouse), traducteur de littérature espagnol et inventeur du guide des musées (il écrira le premier guide du Louvre, de l’Ermitage et du Prado).

La vie de Pauline tourne entièrement autour de la musique. Sans doute était-elle née au son d’une mélodie… Son père, le ténor Manuel Garcia, se produit sur toutes les scènes d’Europe. Il est aussi professeur et compositeur. En 1816 à Rome, il crée le rôle du comte Almaviva dans le Barbier de Séville de son ami Rossini. Les Garcia sont espagnols, mais ils ont choisi Paris, capitale mondiale de la culture au 19e siècle.

Manuel est aussi l’ami de Lorenzo da Ponte, librettiste de trois opéras de Mozart (Les Noces de Figaro, Cosi fan Tutte et Don Giovanni). En 1825, de Ponte, alors professeur à l’université de Columbia de New-York organise la première soirée d’opéra aux Etats-Unis. La petite Pauline, âgée de quatre ans est sur les genoux du vieux complice de Mozart…

Cinq ans plus tard, Manuel crée la première maison d’opéra du pays. Puis la famille revient en France. "L’année 1830, une véritable vogue espagnole s’empare des milieux culturels, littéraires et artistiques parisiens", écrit la spécialiste Marie-Christine Vila (*) "L’icône du romantisme, la Malibran dont Chopin écrit qu’elle subjugue par sa voix miraculeuse, éblouit comme personne !"

Tout pour la musique

Quant à son frère Manuel Junior, il sera lui aussi chanteur, compositeur et professeur de chant. "N’oublions pas qu’il a inventé le laryngoscope", ajoute Jorge Chaminé. Quelle famille ! Pauline prend donc la suite de sa sœur, devient elle-même une star, mais elle n’oublie pas le piano. Avec son amie la pianiste virtuose Clara Wieck, future épouse de Robert Schumann, elle joue en public, à quatre mains ou à deux pianos.

Elle apporte aussi une nouvelle corde à l’arc artistique familial : la tragédie. Comme un siècle plus tard la Callas, Pauline Viardot est une cantatrice-tragédienne qui tire les larmes des yeux des mélomanes. Elle marque les rôles de Norma de Bellini (dont le fameux aria "Casta Diva" si chère à Maria Callas) et d’Orphée de Gluck, opéra qu’elle va réorchestrer avec Berlioz en 1859.

Mais Pauline interrompt assez vite sa carrière de chanteuse. Peut-être l'a-t-elle commencé trop jeune, peut-être a-t-elle trop "tiré" sur ses cordes vocales avec un répertoire aux tessitures variées (comme le fera, hélas, la Callas). Sans doute une vie de diva n’est-elle guère compatible avec celle de mère de famille nombreuse. Pauline et Louis ont quatre enfants.

Mais ne plus chanter sur scène n’est pas un drame. Pauline a trop de passion et d’envie. En 1855, elle vend ses bijoux pour acheter le manuscrit de Don Giovanni (relique présentée l’an dernier dans l’exposition "Mozart, une passion française" au Palais-Garnier). Elle aime tant de choses !

La plus belle histoire d’amour du 19e siècle

Ses amis sont musiciens (Gounod, Chopin, Fauré, Saint-Saëns, Liszt, Wagner…), peintres (Delacroix, Scheffer…) mais aussi poètes, écrivains (Hugo, Flaubert, Sand..). Pendant quarante ans, elle sera surtout l’amie intime d'Ivan Tourgueniev, au point que l’écrivain russe suit fidèlement la famille Viardot dans ses différentes résidences ! Pour Maupassant, le lien entre Ivan et Pauline sera "la plus belle histoire d’amour du 19e siècle"...

A Bougival, la fille de Tourgueniev (qu’il a eu en Russie avec une servante et qu’il a reconnu, un sacrilège !) prend des leçons de piano. Son prénom ? Pauline bien sûr. Son professeur, un certain Georges Bizet, est un voisin que Pauline (Viardot) a pris sous son aile. Elle aide le jeune compositeur. "La Revue des deux Mondes évoque une complainte […] que chante Mme Viardot […] M. Bizet s’en est très habilement inspiré. Nul doute que Pauline Viardot a été de bon conseil, musicalement parlant, pour Carmen", écrit Marie-Christine Vila.

Féministe musicienne

Imaginez une soirée chez les Viardot. Des amis sont là, Tourgueniev bien sûr, les Schumann… les enfants aussi. A Bougival, Gabriel Fauré se met au piano. Il joue pour la première fois devant un public sa "Romance pour piano" (composée en 1863). A Baden-Baden en Allemagne, où la famille s’exile après le coup d’Etat de Louis-Napoléon en 1851, les Viardot tiennent aussi salon. Ce soir, Richard Wagner présente le deuxième acte de "Tristan et Isolde" (donné actuellement à l'Opéra-Bastille). Pauline interprète Isolde, et Wagner, Tristan. Franz Liszt les accompagne au piano.

Pauline Viardot chante et joue aussi ses propres œuvres. Comme Clara Schumann, elle est aussi compositrice. Elle met en musique des textes de Pouchkine, Goethe, Dante… La langue pour elle n’est pas une barrière. Elle en maîtrise six (français, espagnol, italien, anglais, allemand, russe) ! Elle est européenne avant tout. Elle compose aussi deux petits opéras : "Cendrillon" d’après le conte de Perrault et "Le dernier sorcier" sur un livret de Tourgueniev.

Mais son œuvre est minorée comme celles de tant de créatrices. Pourtant Pauline ne joue pas les potiches. Elle assume pleinement son travail. "Quand, à l'âge de 84 ans, elle présente 'Cendrillon', elle revendique sa place de compositrice", explique Jorge Chaminé "Elle est la première féministe musicienne", estime-t-il. Elle décédera cinq ans plus tard, en 1910. Aujourd’hui des grandes cantatrices comme Cecilia Bartoli et Felicity Lotte exhument son œuvre. Enfin.

Claire Fleury

(*) Rêve d’Espagne, Musique espagnole en France, entre espagnolade et espagnolisme  (Fayard – Collection Les chemins de la musique)

Publié dans Articles de Presse

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