Vichy, le déshonneur de la police

Publié le par François-Guillaume Lorrain

Vichy, le déshonneur de la police

VIDÉOS. L'action de la police entre 1940 et 1944 ne se résume pas au seul René Bousquet. Diffusé sur France 3, un documentaire précise les diverses responsabilités.

Vichy, le déshonneur de la police

Alors que Jean-Marc Berlière vient de publier une somme définitive qui couronne de nombreuses années de travail consacrées à la police française durant les années de guerre (éd. Perrin), le documentaire de David Korn-Brzoza propose, simultanément, une excellente entrée en matière. Après avoir donné la parole il y a six mois aux policiers qui avaient tenu «  la baraque  » en Mai 68, Korn-Brzoza livre cette fois une vision moins reluisante de la profession. Il rappelle surtout deux idées-forces liées l'une à l'autre : la police française moderne est née sous le régime de Vichy, mais elle dut en payer le prix fort : son honneur.

Certes, cette police, individuellement ou plus rarement collectivement, sut désobéir aux ordres indignes venus du sommet de l'État : lors de la rafle du Vél d'Hiv', à Nancy – cas isolé et oublié –, lors des rafles de l'été 42, après la mise en place du STO, un nombre élevé de policiers a rejoint les maquis – ou lors de la libération de Paris, où les policiers s'emparent de la préfecture, lançant le signal de l'insurrection parisienne. Mais comme cela est souligné justement, ce sursaut héroïque bien connu du 19 août 1944 à Paris, immortalisé en octobre 1944 par le général de Gaulle qui attribua la Légion d'honneur et la Croix de guerre au régiment de police parisien, eut aussi bien des vertus. Absolution était donnée, la page était tournée et s'il n'y avait eu ce revirement, comme le remarque l'un de ces agents, «  on nous aurait fait notre fête à la Libération  ».

L'avantage d'un tel sujet, saisi au bond par le documentariste, est qu'après la guerre, les principaux orchestrateurs de la collaboration policière furent jugés et eurent le droit de se justifier publiquement, défendant leur politique, assurant avoir seulement travaillé au service de la patrie et de son indépendance. Grâce à un nouveau procédé technique, le documentaire restitue leur image animée, tandis qu'un comédien prononce les phrases qu'ils ont dites lors de leur procès.

Les responsables politiques

Quand on associe le mot «  police  » au régime de Vichy, le téléspectateur songe immédiatement à René Bousquet, directeur général de la police entre avril 42 et décembre 43. Un des mérites de ces 90 minutes est de nous faire (re)découvrir d'autres responsables politiques, qui ont décidé des grandes orientations : chronologiquement, Adrien Marquet – le maire de Bordeaux, ministre de l'Intérieur jusqu'en octobre 40 –, son successeur Marcel Peyrouton, en poste jusqu'en février 41, Pierre Pucheu, en charge jusqu'à avril 1942, avant que Laval, revenu au pouvoir, ne s'en occupe lui-même, et enfin, Darnand, le créateur de la Milice, nommé à la tête du maintien de l'ordre pour l'année 1944.

Résumons «  l'apport  » de chacun. Marquet a donné aux Allemands les premiers gages de bonne volonté. Peyrouton, «  antisémite d'État  », a fait appliquer le statut des juifs en enfermant les juifs étrangers dans des camps. Mais le vrai tournant intervient avec Pucheu, à qui on ne doit pas seulement la création des Sections spéciales, ces tribunaux de sinistre mémoire qui firent régner une justice expéditive en réintroduisant le principe antidémocratique de la rétroactivité des lois. C'est Pucheu qui étatise la police, créant une police nationale, afin que celle-ci, jusque-là communale, échappe en particulier à l'influence communiste. Il met en place aussi les GRM (ancêtres des CRS), des écoles d'enseignement, mais surtout, fer de lance de la répression anticommuniste, il met en place, sur le modèle allemand, plusieurs polices parallèles, dont la «  section juive  » et les BS (brigades spéciales) qui vont décimer les clandestins communistes à Paris. Son obsession anticommuniste lui coûtera la vie après-guerre, car le PCF ne lui pardonnera jamais d'avoir désigné lui-même les otages du camp de Châteaubriant (tous communistes) à fusiller en octobre 41.

Bousquet félicité par le patron des SS

En avril 42, le retour aux affaires de Laval qui prend en main lui-même le ministère de l'Intérieur trahit le fait que la police devient le seul bras armé du régime de Vichy, qui entend l'utiliser pour affirmer un semblant d'autonomie face aux Allemands. Ce sera toujours d'ailleurs la ligne de défense de ces protagonistes. Après qu'elle a été épurée des éléments indésirables sous Peyrouton, après qu'elle a procédé au fichage des juifs étrangers sous Pucheu, la diligence de René Bousquet à proposer de lui-même des juifs étrangers en zone libre, que les Allemands, au départ, n'avaient pas demandés, va enclencher l'implication de la police française dans les arrestations.

Coécrit avec Laurent Joly, qui vient de signer L'État contre les Juifs (éd. Grasset), le documentaire est très précis sur ce volet-là. L'objectif, illusoire, de Bousquet et de Laval, est de rester maître chez soi en prenant les devants, en donnant des gages. «  La police française a ses défauts, elle a aussi ses qualités  », écrit Bousquet le 18 juin 1942, à Karl Oberg, le patron des SS en France, avant d'ajouter : «  Vous avez pu constater son activité et l'efficacité de son action. Elle peut faire davantage encore . » Deux phrases qui le condamnent définitivement. Cinq jours après la rafle dite du Vél d'Hiv', Bousquet recevra un courrier d'Oberg qui salue «  une tâche digne d'éloges  ».

Le ratissage de Marseille

Cette prétendue autonomie de la police est un marché de dupes, surtout après l'invasion de la zone libre où la soumission de la police française à l'occupant est évidente. À raison, le documentaire braque enfin les projecteurs sur le ratissage de Marseille, opération de police occultée quelque peu dans les mémoires par la rafle du Vél d'Hiv', alors qu'il s'agit de la plus grande opération de police de toute la guerre, ordonnée en sous-main par les Allemands : 8 000 policiers – contre 3 000 à Paris –, un millier de GMR et d'inspecteurs. Le résultat sera plus maigre : 2 000 étrangers déportés, mais Marseille, qui voit 27 000 habitants évacués du quartier du Vieux-Port dynamité, aura des raisons de se souvenir de René Bousquet.

Contredisant point par point la défense de ces responsables après la guerre, ce documentaire éclaire bien aussi le malaise croissant de policiers pris au fil du temps entre deux feux, ceux des miliciens et des résistants. Un chiffre le résume : en juillet 44, après le débarquement, près de 40 % des policiers se firent porter pâles. Ils ne voulaient plus avoir à choisir, conscients qu'ils n'avaient pas tous fait le bon choix. Le mois d'août marquera leur réveil, un peu tardif.

La Police de Vichy, documentaire de David Korn-Brzoza et Laurent Joly, France 3, mercredi 19 septembre, 20 h 55. 

Publié dans Articles de Presse

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