Boudard calanche. Résistant, taulard, romancier à succès, il est mort à 74 ans

Publié le par Libération par Serge Loupien

Boudard calanche. Résistant, taulard, romancier à succès, il est mort à 74 ans

A la sempiternelle question: «Pourquoi écrire?», Alphonse Boudard, qui n'était pas du genre à louvoyer, avait une réponse toute prête: «Pour narguer les cimetières.» Ces mêmes cimetières qui, depuis sa prise du maquis en 1943 et sa contribution à la libération de Paris dans les rangs des FFI, jusqu'à cette tuberculose contractée durant ses premières année de détention à Fresnes, entre 1948 et 1950, examinaient son cas avec grand intérêt.

Devenu voyou tubard à un moment où l'antibiotique est encore une rareté, le destin «cayattien» de l'ancien héros (il fut décoré de la croix de guerre à 19 ans) semble en effet tout tracé. Rien que de très naturel au fond dans l'itinéraire de cet enfant naturel, né le 17 décembre 1925 rue de la Convention et élevé jusqu'à l'âge de 7 ans chez des paysans du Loiret; avant de rejoindre sa grand-mère dans le XIIIe arrondissement. Endroit auquel il conservera toute sa tendresse: «C'est mon quartier, mon secteur dans la grande fourmilière parisienne. Les touristes n'y viennent jamais. Leurs caméras y glaneraient quoi? La petite place provinciale des Peupliers? Notre-Dame-de-la-Gare? La rue du Château-des-Rentiers? Peut-être la manufacture des Gobelins? Ils n'y font qu'entrer et sortir, vite on les rebombe dans l'autocar, qu'ils restent propres, les Anglo-Saxons, pour voir ensuite le tombeau de l'Empereur et les néons de la rue Pigalle

Pied-Nickelé. Bien plus que «gangster», comme on dit à l'époque, Alphonse Boudard est en fait un Pied-Nickelé. Un poil Croquignol pour le tarin «bien nez», un brin Filochard pour l'art de bonimenter. Du bagout, il en faut pour vendre des photos porno sous le manteau ou écouler de la fausse monnaie. Ainsi, une première fois amnistié par Vincent Auriol, eu égard à ses états de service dans le réseau Navarre, Boudard retourne-t-il au placard pour cinq ans, au milieu des fifties, à cause de cette fâcheuse manie de casser les coffres-forts: «Dans la profession, les perceurs sont une espèce d'aristocratie, on n'en rencontre pas des bottes et, en général, cette spécialité les met à l'abri des compromissions trop sordides.»

C'est donc en prison que le récidiviste va entrer en littérature. Peut-être à cause de son admiration pour le truand Villon, peut-être parce qu'il a jadis fait l'apprenti typographe chez Deberny-Peinot, entreprise créée par Balzac. Honoré , qui fait naturellement partie des auteurs qu'il dévore dans sa cellule, au même titre que Dickens, Giono ou Stendhal. Jusqu'au choc Louis-Ferdinand Céline: «J'ai découvert chez lui un langage qui ne ressemblait à rien de ce que j'avais lu.»

Entre Céline et Dard. Publié chez Plon en 1962, grâce à une fiche de lecture de Michel Tournier, la Métamorphose des cloportes, premier roman d'Alphonse Boudard, permet subitement à son auteur de «passer de la rubrique des faits divers aux pages littéraires». Dans cet ouvrage racontant le retour à la vie active d'un ancien casseur, Boudard se révèle d'entrée le chaînon manquant entre Céline et Frédéric Dard: «Ce qu'il bouffait en une journée, phénoménal! De l'aurore à passé minuit. Des friandises, l'enfoiré! Mille-feuilles, savarins, tartes diverses. Il s'arrêtait devant n'importe quelle pâtisserie, il entrait en vitesse s'acheter une part de flan. ça la foutait mal pour un maque, mais il s'en tapait la bedaine. Il aimait aussi les sandouiches au pain de mie. Jambon beurre, il commandait d'autorité dans les bistrots, les bars" et puis un grand crème. Un lait grenadine quand il faisait chaud. Il écoeurait et se complaisait à écoeurer

Prix Renaudot. Adapté illico à l'écran par Audiard et Granier-Deferre, la Métamorphose des cloportes (avec Ventura et Aznavour musique de Jimmy Smith) est un succès. Pour Boudard c'est le début d'une notoriété qui ne faiblira jamais, y compris dans le cinéma, son nom figurant au générique de plusieurs films dont le Soleil des voyous, Du rififi à Paname, le Solitaire ou le Tatoué" Prix Sainte-Beuve pour la Cerise, son deuxième livre traitant de ses années d'incarcération, Boudard, après avoir terminé un fameux dictionnaire d'argot (il se réclamait bilingue «français-argot»), la Méthode à Mimile, décrochera le Renaudot en 1977 (pour les Combattants du petit bonheur), puis le grand prix de l'Académie française en 1995 pour Mourir d'enfance, superbe roman autobiographique sur sa jeunesse et ses relations avec sa mère («Mademoiselle ma mère»), prostituée. Il y décrit notamment l'enterrement dont il rêve, «dans un jardin de mon coeur», au bord d'une route, histoire sûrement de narguer une dernière fois les cimetières: «Une torpédo s'arrêtera" en descendra une jeune femme, une très jeune femme, en robe courte, coiffée à la garçonne" Un léger, léger fantôme" rien que pour moi au royaume des ombres"»

Alphonse Boudard peut désormais scruter l'asphalte en toute sérénité. Victime d'un malaise cardiaque, il est mort vendredi soir dans une clinique niçoise. Il avait 74 ans.

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