Boudard s'est fait la belle

Publié le par L'Humanité par Guillaume Chérel

Alphonse Boudard est mort à soixante-quatorze ans. Auteur populaire, son ouvre cavale derrière sa vie d'enfant naturel, de résistant, de truand... L'aventure au fil d'une langue fleurie.

Boudard s'est fait la belle

" On est en taule, il fait froid, on a faim - c'était dur, tu sais la prison à ce moment-là -, raconte-t-il à Lucien d'Azay (1), et on lit tout d'un coup Voyage au bout de la nuit, qui est un livre d'un pessimisme total... mais c'est ce qui vous ragaillardit. C'est la force de l'écriture qui vous tient, ce n'est pas le reste. " Lorsque, vendredi dernier, Alphonse Boudard est mort, d'une attaque cardiaque dans une clinique de Nice, c'est toute un pan de la littérature française qui a disparu avec lui. Celle des jacteurs d'arguche, issue de la ruelle, maniant la langue verte et gouailleuse du parler crypté de Paname.

En décédant à soixante-quatorze ans, Alphonse nous a fait le coup de la bibliothèque qui brûle lorsqu'un vieillard disparaît en Afrique. En ce qui le concerne, c'est plutôt un puits d'histoires qui se referme. Car Boudard, qui se disait " écrivain bilingue : français-argot ", était avant tout un conteur. C'était aussi un peu le dernier des Mohicans. Après Audiard... Boudard..., reste Dard, le daron de San Antonio. On le disait anar de droite, rapport à Céline, son maître, mais en littérature il faut parfois lire entre les lignes. Et puis, George Brassens l'adorait. " À partir du moment où j'ai lu Céline, confiait-il, où j'ai compris Céline, je me suis dit : " la littérature n'est pas une chose fermée. " J'ai trouvé chez lui un langage qui venait de la rue, qui n'était pas celui des livres que j'avais lus jusque-là [...] ".

Alphonse Boudard est né le 17 décembre 1925 à Paris 15e, d'un père inconnu. Il est élevé jusqu'à l'âge de sept ans chez des paysans du Loiret, Blanche et Auguste. Un jour, on lui dit qu'une femme est venue de Paris pour le voir. C'est sa mère, qui s'est échappée d'une maison close. Elle a dix-sept ans. Trente piges plus tard, il assiste à son enterrement menottes aux poignets... Il fait ses études à l'école communale de l'avenue de Choisy et de la rue du Moulin-des-Prés, dans le 13e arrondissement de Paris. À quinze ans, il entre dans une fonderie parisienne. Il est apprenti typographe durant une partie de l'Occupation, puis il rejoint la Résistance en 1943, dans le réseau Navarre, puis les commandos de la 1re Armée française : " C'était le grand bonheur. J'avais dix-neuf ans. Il faisait beau. J'avais une mitraillette. ". Il participe à la libération de Paris et reçoit la croix de guerre. " Après la victoire, il a cru que le western continuait ", commente son ami, Louis Nucera. En effet, après avoir multiplié les petits boulots, il dérape, traverse une " période difficile " entre prisons et sanatoriums. Il tombe pour trafic de fausse monnaie et cambriolages de coffres-forts, fait deux séjours en prison de 1947 à 1949 et de 1957 à 1961. La littérature le sauve et il écrit des livres sur les petites gens, sans argent, sans travail, sans famille. " La plume, en argot, on appelle ça une pince-monseigneur... J'étais pas dépaysé. ".

L'ouvre (une trentaine de livres et des scénarii pour la télé et le cinéma) de cet autodidacte est en parfaite alliance avec sa vie. On y trouve ses séjours en prison dans la Métamorphose des cloportes (1962), qui lui a valu une célébrité immédiate (le roman qui raconte le milieu des taulards et des truands, sera adapté par Michel Audiard) et la Cerise (prix Sainte-Beuve, 1969) ; l'histoire de sa mère prostituée (Mourir d'enfance, prix de l'Académie Française en 1995) ; la guerre, dans les Combattants du petit bonheur, couronné en 1977 du prix Renaudot ; ses séjours en sana, pour avoir contracté la tuberculose pulmonaire, dans l'Hôpital (1972) ; sa passion pour les maisons closes, dans l'âge d'or des maisons closes (1990) et Madame... de Saint-Sulpice (1996). " C'était un homme à majesté, un grand écrivain. Un moraliste, sous ses airs goguenards, d'une érudition folle, même s'il avait fait ses universités ailleurs que dans les endroits habituels ", témoigne son ami l'écrivain niçois Louis Nucera, avec qui il était membre du jury des prix littéraires Paul-Léautaud, Georges-Brassens et Antoine-Blondin. " Quand on cite ces trois noms, déjà, on comprend son univers ", poursuit-il.

J'ai eu la chance, l'été dernier, de passer une journée entière en compagnie de l'écrivain, à Nice, où il possédait un pied-à-terre, peu après la publication de Chère Visiteuse (Éd. du Rocher, 1999), son avant-dernier roman : " C'est l'histoire d'une dame de l'aristocratie, Hortense de Wilfried, expliquait-t-il entre deux bouchées de pissaladière. Après avoir vécu une vie dissolue jusqu'à la cinquantaine, elle est prise d'un retour à la religion et devient visiteuse de prison. Lors de ses visites, elle tombe amoureuse d'un gangster renommé. Elle va s'efforcer de l'aider à sortir, puis elle devient sa patronne en l'engageant comme chauffeur. Après le rapprochement des corps, survient le rapprochement des esprits... ", s'amusait-t-il, entouré de ses vieux potes : les écrivains Louis Nucera, Raoul Mille et... Pierre Monnier, biographe de Céline. Sans oublier Jackie le bouquiniste, et Gérard " Papa ", alias le maire de Nice, dit le Parrain. On se serait cru dans les Tontons flingueurs...

C'est ici que Boudard le Parigot venait réchauffer sa grande carcasse. Question " bectance ", il avait adopté la Belle-Hélène, un restau à l'ancienne tenu par une grand-mère ne " jactant " que le niçois. Au menu : socca et tripes à la niçoise. Dans l'arrière-salle, trônait une Trèfle Citröen jaune, voiture de collection du début du siècle..., " une bagnole de gangster ". Après déjeuner, tout en nous promenant sur le vieux port, non loin de la maison de famille de J.M.G. Le Clézio, il me confia qu'il aimerait qu'on oublie un peu " la cabane et l'argot. " Lui, " l'ex-taulard-tubard ", se passionnait pour les livres des autres, passait des heures chez les bouquinistes, à chercher la perle rare. Puis il raconta des épisodes de sa vie : " Le Vigan, l'ami peintre de Céline, je l'ai connu : il pissait sur les toiles qui ne lui plaisaient pas... J'ai connu un Chérel, tiens ! C'était un faussaire... Voilà la rue où Spaggiari s'est évadé... Gigi la Rousse était une mère maquerelle mais elle a donné personne... Je suis venu à Nice, il y a dix ans, pour nager... Avant, j'allais en Bretagne, mais l'eau était trop froide pour mes rhumatismes... Je vais me baigner vers 7 h 30, l'été, puis j'écris sur ma terrasse... Après la sieste, je vais me promener. Je me suis fait un réseau de copains sur la baie des Anges... Le soir, on mange la soupe au pistou, dans l'arrière-pays, loin des touristes, ou à l'Esquinade, l'un des hauts lieux de la gastronomie niçoise. Boudard n'a pas dit son dernier (jeu de) mot... " Nul n'est imparfait du subjonctif ", écrit-il en exergue des Trois mamans du petit Jésus, son dernier roman, à paraître le 2 avril prochain.

P.-S. : Amitiés à Gisèle, Didier et Pierre.

(1). Contre-enquête, Robert Laffont (1998).

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article