Suisse : le mystère de « l'avion de Raymond Barre »

Publié le par Le Point par notre correspondant à Genève, Ian Hamel

VIDÉO. En 1986, les centristes ouvrent un compte à Genève pour financer la campagne de Raymond Barre à l'élection présidentielle. Qu'est devenu l'argent ?

En 1986, avec le retour de la droite au pouvoir, Pierre Méhaignerie est nommé ministre de l'Équipement et du Logement dans le gouvernement de Jacques Chirac. Il confie à l'un de ses proches, François Froment-Meurice, ancien secrétaire adjoint du Centre des démocrates sociaux (CDS), le soin d'ouvrir un compte à Genève. Pour plus de discrétion, Albert Jacques, patron de la société fiduciaire Tecafin, mandaté pour mener l'opération, choisit l'Union des banques suisses (UBS), mais dissimule l'opération derrière une société panaméenne baptisée Sun Investments International. Cette caisse noire doit non seulement alimenter les comptes du parti centriste à l'abri des regards, mais surtout répondre aux ambitions présidentielles de Raymond Barre, possible candidat en 1988.
 

François Froment-Meurice, ancien secrétaire adjoint du Centre des démocrates sociaux (CDS), a ouvert le compte à Genève.

François Froment-Meurice, ancien secrétaire adjoint du Centre des démocrates sociaux (CDS), a ouvert le compte à Genève.

De grandes sociétés tricolores donnent aux « bonnes œuvres », notamment celles spécialisées dans la promotion immobilière, la grande distribution, le bâtiment et les travaux publics. Parmi lesquelles Bouygues, Castorama, Continent, Promodes. « Les dirigeants nationaux du parti savaient que ce système existait, qu'il y avait une structure suisse et française, mais ils n'en connaissaient pas les détails », confie en 1995 François Froment-Meurice à la justice. Très pudiquement, au CDS, on appelait cette caisse noire « l'avion de Raymond Barre ». Il faut rappeler qu'avant la loi de 1990 sur le financement des partis, toutes les formations politiques françaises « bricolaient ». Les centristes n'échappaient pas à la règle. Selon la législation helvétique de l'époque, Tecafin, la fiduciaire genevoise, ne faisait rien d'illégal.

La cagnotte de Raymond Barre

Au total, la société panaméenne Sun Investments International a encaissé 25 millions de francs français (3,8 millions d'euros). Seulement voilà, cette cagnotte n'a pas été fermée en 1988 après l'échec électoral de Raymond Barre à l'élection présidentielle. Qu'est devenu l'argent du compte 302.322.70 N à l'Union des banques suisses (UBS) ? Y a-t-il eu un transfert vers le compte ouvert par Raymond Barre au Crédit suisse, révélé par Le Canard enchaîné, et qui contenait, lui, 11 millions de francs suisses (soit 44 millions de francs français) ? À moins qu'il ne s'agisse d'une structure indépendante alimentée par d'autres sources. Et apparemment mieux « cadeautée » que la cagnotte du CDS.

L'hebdomadaire satirique ne le dit pas. Albert Jacques, l'ancien président du conseil d'administration de Tecafin, est aujourd'hui décédé. L'enquête menée par la brigade financière de Paris en 1995 démontrait que la caisse noire des centristes avait continué d'être alimentée après la loi d'amnistie de 1990 sur le financement des partis. La société Sun Investments International n'a été officiellement dissoute que le 12 novembre 1993. Il se raconte que lors d'une université d'été, les jeunes du CDS s'étaient mis à chanter : « Petit Froment-Meurice, quand tu reviendras de Suisse, avec tes millions par milliers, n'oublie pas nos petits souliers. » En revanche, les jeunes centristes n'avaient pas osé ironiser sur « l'avion » de Raymond Barre de l'autre côté du Jura.

Publié dans Articles de Presse

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