Tout Naples, ses ruelles, sa maffia, ses palabres, ses amours, tient aujourd'hui dans un seul nom : Pupetta

Publié le par Paris Match par Gilbert Graziani

Tout Naples, ses ruelles, sa maffia, ses palabres, ses amours, tient aujourd'hui dans un seul nom : Pupetta

La brune Pupetta, vingt-deux ans, était la femme d'un chef de bande de Naples. Quatre-vingts jours après son mariage, son mari était assassiné par le tueur d'une bande rivale. Pour le venger, elle est à son tour devenue meurtrière. Elle était depuis quatre ans en prison. C'est là qu'est né son fils. Tout Naples espérait la libération de « l'épouse fidèle », mais la justice l'a condamnée à dix-huit ans de détention.

La femme s'est levée tout à coup et elle s'est mise à crier. « C'est vrai, Monsieur le Président, j'ai tué par amour de mon mari. Je suis sûre que s'il ressuscitait, « ils » le tueraient de nouveau. Et moi, je recommencerais ce que j'ai fait. » Elle a presque hurlé cette phrase, comme si elle l'arrachait de ses entrailles. Maintenant, elle pleure, effondrée sur sa chaise, son visage enfoui dans ses mains, ses longs cheveux cuivrés roulant sur ses épaules secouées par les sanglots.

Dans la salle, l'émotion est à son comble. Le public, contenu au fond par des barrières de bois et des carabiniers, éclate en applaudissements. Des avocats se lèvent, font de grands gestes. On est aux assises de Naples -- et la vérité vient d'apparaître : Pupetta avoue qu'elle a tué par amour et non pour se défendre. Elle a donc prémédité le crime pour lequel elle comparait. Quoi qu'elle fasse désormais, son sort est fixé. Car cet aveu, c'était tout le procès. C'était toute l'affaire.

Août 1954. La saison bat son plein à Castellamare, près de Naples. Il y a ce soir un concours de beauté. Le premier prix est une coupe de métal argenté pleine de chocolats. Une jeune fille de seize ans se présente : c'est Assunta Maresca, surnommée Pupetta. Elle va encore en classe, mais elle a déjà cette chaude et sombre beauté qui fait les délices de l'Italie du Sud. Dans la salle, un spectateur ne la quitte pas des yeux. C'est une sorte de gros géant, haut de 2 mètres, à la tête ronde et au double menton. Lui aussi a un type — et même un genre : le mauvais, Son élégance est des plus voyantes : un complet ardoise à grosses rayures blanches, une chemise et une cravate blanches, des chaussures grises, pointues et brillantes. Il est très entouré. On le regarde avec respect. Aussi, lorsqu'il se lève pour demander que Pupetta soit élue Miss, personne ne proteste. On applaudit même, avec une pointe de servilité. L'élection est faite. La nouvelle Miss, écharpe en bandoulière sur un maillot de bain très cinéma, tremble d'émotion. Il y a de quoi. Dans les cervelles des miss italiennes, c'est toujours la même image qui danse : Sophia Loren, ancienne reine de beauté, devenue une vedette internationale. Alors, pourquoi pas une autre? Pupetta rêve. En fait, sans le savoir, elle est entrée dans la tragédie.

L'homme qui l'a fait élire, et qui sera trois jours après son fiancé, s'appelle Pasquale Simonetti, dit Pascalone. Il appartient à la Camorra, une organisation secrète de hors-la-loi qui règne sur certains secteurs de la vie napolitaine. A vrai dire, la Camorra n'est pas une; elle est scindée en plusieurs groupes autonomes, contrôlés chacun par un chef, curieusement nommé « Mammasantissima ». A ce chef, chacun doit une obéissance totale. Gare à qui ne le salue pas : le chef est très chatouilleux quant aux marques extérieures de respect. La loi, c'est lui. Il la dicte et la fait respecter. Chaque « Mammasantissima » a son racket, son secteur. Cigarettes blondes ou légumes, peu importe, du moment qu'il y a un pourcentage à prélever quelque part. Le chef impose les patrons de bars et de restaurants. Il a aussi sa police : il peut juger les voleurs « indépendants », les franc-tireurs, ceux qui n'appartiennent pas à la Camorra. Quand il est magnanime, le chef confisque le butin de ces indépendants et les engage dans sa bande. Mais le plus souvent, il les fait abattre à la première occasion.

Déjà quand Pascalone était en prison Esposito n'avait pas respecté la loi

Un tel patron, toutefois, n'est puissant qu'autant qu'il est protégé : il lui faut des hommes de main, des « cumparielli » et des « guappi ». Ce sont là les grades de la Camorra. Une carrière commence par là : on est d'abord un « cumpariello », c'est-à-dire un simple soldat, un homme à tout faire, agent de liaison, porte-message. Puis, si l'on est doué et fidèle, on devient « guappo », c'est-à-dire un garde du corps, un tueur, l'âme damnée du « Mammasantissima ». Avec un peu d'ambition, le « guappo » peut aller plus loin encore et supplanter son patron. Mais c'est une ambition périlleuse. L'homme ne peut compter que sur lui-même. Il faut qu'il dépasse en prestige, en force, en terreur les autres « guappi » de son groupe. Une bonne partie des tueries et des règlements de compte est directement liée au tableau d'avancement des cadres de la Camorra.

Or Pascalone est un « guappo » en train de passer chef. Il a fait largement ses preuves. En 1953, il a été arrêté au cours d'une fusillade avec une bande rivale. C'est à cette occasion d'ailleurs que son associé, Antonio Esposito, a commencé à lui donner des inquiétudes : Esposito n'a pas respecté la « loi ». Celle-ci dit que, lorsqu'un camorriste va en prison, son associé doit continuer à partager ses profits avec lui, et cela pendant toute la durée de l'« incapacité ». A sa sortie de prison, Pascalone s'est aperçu qu'Esposito l'avait volé d'une dizaine de millions de lires... Néanmoins, il a passé l'éponge. Ce mauvais garçon a quelquefois des faiblesses. On cite sur lui une anecdote édifiante. La fille d'un de ses hommes avait été séduite par un homme d'une autre bande : Pascalone alla trouver le séducteur et lui dit : « Salut ! Je vais te faire un cadeau de cent mille lires. Comment les préfères-tu? En fleurs pour ton mariage, ou pour ton enterrement? » Dix jours plus tard, le mariage était célébré... Et un jour, peu après sa sortie de prison, il annonce à l'ami Esposito que c'est fini : désormais, il travaillera seul. Il sera à son tour un « Mammasantissima » avec ses propres « cumparielli » et « guappi ».

Le secteur qu'il a choisi est un des plus riches de la région : celui des fruits et légumes. La Campanie est, depuis l'antiquité, une terre fertile. Il faut en profiter. Pascalone terrorise les cultivateurs, les force à lui livrer, au prix qu'il veut, leurs fruits et légumes, qu'il revend lui-même à Naples - ou pour l'« exportation ». Malheur à qui bronche! Le moins qu'il puisse lui arriver, c'est de voir ses récoltes détruites ou ses arbres sciés. S'il se plaint à la police, sa maison brûle, son bétail crève - et, quelquefois, c'est lui-même qui disparaît.

Malheureusement, Esposito travaille dans le même secteur. Les ex-associés sont devenus des rivaux. Il ne s'agit plus simplement d'une question de prestige, mais de la primauté dans un domaine économique florissant. C'est sous ces auspices qu'est célébré, le 27 avril 1955, le mariage du chef Pascalone et de Pupetta qui l'a fidèlement attendu pendant qu'il était en prison. Le « gratin » de la Camorra assiste à la cérémonie. Dans l'église, il y a des têtes d'archives policières et de roman, des mains enfoncées dans les poches, des vestons gonflés à la ceinture : les « guappi » sont toujours « habillés », c'est-à-dire qu’ils portent le revolver dans la ceinture, côté gauche, le canon engagé dans le pantalon. On ne prend jamais trop de précautions, même dans la maison du Seigneur. Cloches. Marche nuptiale. Banquet. Pascalone trente et un ans, et Pupetta, dix-neuf ans, sont heureux. Cela durera quatre-vingts jours - ni plus ni moins.

Car, du côté d'Esposito, les nuages s'amoncellent. Pascalone est en train de le ruiner. Il fait de meilleurs prix aux acheteurs de fruits et légumes. Esposito lui propose une forte somme pour qu'il change de secteur. Pascalone refuse... Il vient de signer sa condamnation à mort. Un conseil de guerre réunit dans un restaurant les hommes d' Esposito : l'exécution est fixée au lendemain.

16 juillet 1955, au matin. Le corso Novara, une rue populeuse quartier de la gare, bourdonne de son activité coutumière. Les marchands de fruits, d'artichauts, de salades, s'époumonent. Entre des pyramides d'oranges et de tomates, des vendeurs de faux stylos, cigarettes américaines, vont et viennent. Il fait très chaud. Pascalone sort du bar Grandone, son quartier général. Noblesse oblige : il a gardé la veste et la cravate malgré la chaleur. Il marche lentement, salué par tout un chacun. Ici, il est chez lui. Tous les gens du quartier sont ses obligés, ses victimes ou ses sujets. Pascalone continue sa route. Puis il s'arrête devant une marchande d'oranges ; il en prend une. Extasiée, la vendeuse lui tend un couteau en lui disant : « Vous m'honorez. » A ce moment, un petit homme s'approche en roulant des épaules comme s'il marchait sur le pont d'un navire en pleine tempête. Il a des cheveux noirs et brillantinés, un costume gris-bleu à grosses rayures blanches, et les deux mains dans les poches. Il y a un bref dialogue que personne ne saisit, puis un coup de feu. Pascalone s'écroule, les mains sur le ventre. L'orange roule dans le caniveau. Vingt personnes ont vu la scène, ont reconnu l'assassin qui s'enfuit : c'est Gaetano Orlando, un des séides d'Esposito. Mais personne ne parlera.

La "Pupetta" après sa victoire au concours de beauté, en 1954. Bettmann / Getty Images

La "Pupetta" après sa victoire au concours de beauté, en 1954. Bettmann / Getty Images

"Don Antonio voulez-vous sortir ? Je veux vous parler."

Pascalone mourant est transporté à l'hôpital où Pupetta, déjà enceinte, le rejoint. Il mourra le lendemain entre ses bras. Et c'est cette scène qu'elle racontera, au milieu d'un formidable silence, devant les juges de Naples.

Pupetta. — Monsieur le Président, j'ai couru à l'hôpital. Il avait déjà été opéré.

Le président. — Il vous a reconnue ?

Pupetta. — Oui, jusqu'au dernier moment.

Le président. Croyait-il mourir ?

Pupetta. — Non. Il me disait : « Sois tranquille, moi, je ne mourrai pas... » C'est le matin suivant qu'il comprit. Alors seulement, il me dit que le responsable de sa mort était Esposito et qu'Orlando n'avait été qu'un tueur à gages.

Orlando est là, à quelques mètres de Pupetta, dans une immense cage de fer. Cette cage, c'est le box des accusés. Ainsi, les juges se sentent plus en sécurité quand il s'agit de faire le procès de bandes entières. Mais ici il y a quelque chose de dérisoire dans cette unique présence, derrière les gros barreaux, d'un petit tueur chétif et minable. Sa thèse à lui : Pascalone l'a insulté et menacé, il a pris peur et il a tiré. Mais personne ne s'intéresse à lui. La mort de Pascalone, c'est de la vieille histoire. Ce qui intéresse Naples et l'Italie, c'est le crime de Pupetta, la justice qu'elle s'est faite elle-même un peu plus tard.

Pupetta. — Le jour de la mort de mon mari, j'ai mis son revolver dans mon sac, avec son alliance et sa carte d'identité.

Le président. — Pourquoi ?

Pupetta. – En mourant, Pascalone m'avait dit de faire attention à Esposito et à son complice Tucillo. En allant au cimetière, chaque jour, je passais devant la maison de Tucillo…

Et elle raconte ce qu'elle a fait sans la moindre émotion. Sans la moindre larme. (Elle ne pleurera qu'une fois, lorsqu'elle reconnaîtra plus tard sa préméditation.) Elle est comme une statue de la vengeance. Elle fait le récit de la journée du 4 octobre 1955.

C'est toujours le corso Novara qui sert de décor. Et le bar Grandone, promu haut lieu dramatique. Si le ciel grec manque, la tragédie y est, indiscutablement. Midi. Une auto noire stoppe devant le bar. Le chauffeur reste au volant. À ses côtés, un jeune garçon de seize ans, le frère de Pupetta. La porte arrière s’ouvre et Pupetta descend, se couvre entièrement de son voile de deuil et, très droite, son sac à la main, entre dans le bar.

Antonio Esposito est là, pérorant au milieu d'un cercle admiratif. Depuis la fin de Pascalone, il est le «Mammasantissima», le seul. Elle va vers lui et lui dit : « Don Antonio, voulez-vous sortir ? Je dois vous parler. » Il n'y a de doute pour personne ; ces paroles sont pour un membre de la Camorra, un défi. Elles précèdent toujours les duels de l’« honorable société ». Un moment d'hésitation ; la veuve est sortie. Silence complet dans le bar. Antonio déboutonne sa veste pour avoir son revolver plus facilement à portée de main et, jetant un regard autour de lui, sort lentement. Il se dirige vers la voiture et se penche à l'intérieur ; Pupetta s'est déjà assise à l'arrière.

Esposito prononce quelques mots, mais presque aussitôt il saute en arrière, tire son revolver. Trop tard. La fusillade a déjà commencé. On voit l’homme faire, comme un pantin fou, de grands gestes en tirant dans toutes les directions, puis s'abattre, criblé de balles. (On en retrouvera quarante de différents calibres dans son corps.) Autour du bar et de la voiture, quelques « guappi » fidèles à Pascalone, sont venus au rendez-vous de la vendetta. Le jour fixé par sa veuve…

À moins de dix mètres l’un et l’autre et à moins de trois mois de distance, les deux «Mammasantissima» rivaux sont morts de la même façon.

Le président. Pourquoi, lorsque vous avez été interrogée, après la mort de votre mari, n'avez-vous pas mentionné le nom d'Esposito?

Pupetta. Parce que ceux qui m'ont renseignée m'ont fait jurer de ne pas révéler leurs noms.

Le président. - Dites-les. C'est le moment. Donnez les noms...

Les familles ennemies attendent haineuses : Pupetta parlera-t-elle ?

À partir de ce moment, le procès a changé de visage. Ce n'était plus celui de Pupetta, mais celui de la Camorra. Depuis l'ouverture des portes, on savait qu'il se passerait quelque chose. Le service d'ordre avait été doublé, triplé, quadruplé. Dans la rue étroite qui mène à l'ancien réfectoire du couvent de Saint-Dominique où se tiennent les assises - les carabiniers avaient établi des cordons. Une foule chaque jour plus nombreuse s'amassait devant eux, faite de ménagères, de vieilles femmes vêtues de noir, de cochers de fiacre, de garçons de café, de chômeurs et d'oisifs. Le procès primait tout. Il n'y avait qu'un sujet de conversation et qu'un titre dans les journaux : « Pupetta parlera-t-elle? »

Pupetta a hésité (on savait qu'elle hésiterait), puis elle a parlé. Deux fois. Elle a avoué sa préméditation et elle a dénoncé la Camorra. Elle a donné les noms, dévoilé tous les trafics. À Naples, c'était la première fois qu'une chose pareille arrivait. La Camorra trahie! Sa loi de silence, la fameuse Omerta, violée! Ni les menaces, ni les assurances de protection policière n'avaient pu venir à bout du silence. Maintenant c'était fait. Il avait suffi d'une femme - et d'un amour.

Quand Pupetta apparut au tribunal, le public fut un peu déçu. Il avait devant lui une petite femme grasse, aux lèvres rouges et épaisses, aux longs cheveux châtains, aux traits lourds, très pâle, très intimidée, en tailleur gris fer, chemisier noir et gants blancs, comme une jeune fille qui veut faire « convenable ».

Mais dans l'ancien réfectoire des dominicains, qui abrite la cour d'assises, les juges ne sont pas toujours derrière l'estrade. Il y a ceux de la salle, mêlés au public, silencieux et attentifs : les membres de la Camorra. Il y a par exemple cet homme aux lèvres minces, au visage impassible, aux yeux recouverts de pansements et de lunettes noires. Il entend Pupetta, mais ne peut la voir. Il est aveugle. C'est le frère d’Antonio Esposito. Il a été aveuglé au cours d'une fusillade avec un ex-associé. Toutes ces honorables familles s'observent haineusement : les Maresca, les Esposito. les Orlando, les Simonetti.

Le verdict, que le jury finira par rendre après six semaines de débats tumultueux, n'est pas fait pour désarmer les haines. Pupetta : dix-huit de prison. Son frère, qui lui servit de chauffeur : douze ans. Quant à Orlando, le tueur à gages qui supprima le mari, il fera trente ans.

À l'énoncé du verdict, Pupetta n'a pas crié. On a vu seulement une larme couler sur son visage défait. Une larme qui est dédiée à son fils, Pasquale, né en prison et qu'elle ne reverra plus avant qu'il soit un homme et qu'il sache à son tour se servir d'un pistolet. Pour quatre-vingts jours de bonheur, l'ex-reine de beauté va faire dix-huit ans de prison. C’est beaucoup, soupirent les commères de Naples. La Camorra trahie pense surement que ce n'est pas assez.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article