Kersaudy - Le mystère Rudolf Hess

Publié le par Le Point par François Kersaudy

CHRONIQUE. Un ouvrage consacré à « l'adjoint » d'Hitler vient de paraître. Pour l'historien François Kersaudy, c'est une mise en garde utile contre les affres de notre temps.

Rudolf Hess (au second plan) était l'un des plus proches collaborateurs d'Adolf Hitler COLLECTION PARTICULIERE / Photo12

Rudolf Hess (au second plan) était l'un des plus proches collaborateurs d'Adolf Hitler COLLECTION PARTICULIERE / Photo12

Il existe aujourd'hui des biographies allemandes, françaises ou anglaises tout à fait adéquates de la plupart des dignitaires du Troisième Reich, qu'il s'agisse d'Hitler, de Goebbels, d'Himmler, de Goering, de Speer ou de Ribbentrop ; un Bormann ne saurait tarder, un Rosenberg présenterait peu d'intérêt, tandis que Ley et Streicher ne pourraient intéresser que les psychiatres. Dès lors, il ne manquait plus à l'appel que Hess, et cette dernière lacune vient juste d'être comblée par le dernier ouvrage de Pierre Servent, déjà connu dans la spécialité pour sa magistrale biographie du maréchal von Manstein.

Compagnon du Führer

Si le personnage de Rudolf Hess est incontournable, c'est qu'il a été un des tout premiers compagnons du Führer, qu'il a beaucoup contribué aux pompes et aux œuvres du nazisme naissant, et qu'il a cumulé d'innombrables titres et fonctions dans l'appareil national-socialiste, avant et après la prise du pouvoir : secrétaire particulier du Führer, directeur de la commission politique centrale, chef du Verbindungsstab (organisme de liaison entre le parti et le gouvernement), ministre sans portefeuille, Reichsleiter, député au Reichstag, Obergruppenführer SS (général de corps d'armée), et surtout Vertreter des Führers - suppléant du Führer, habilité à le représenter pour toutes les affaires concernant le parti.

Pourtant, ce sont les mystères entourant son envol pour l'Écosse en mai 1941, ainsi que les circonstances de son décès en 1987, qui ont surtout retenu l'attention des journalistes comme des historiens anglo-saxons. Dans de nombreux best-sellers à prédominance conspirationniste, certains ont révélé que Rudolf Hess avait entrepris sa « mission de paix » sur ordre du Führer, d'autres qu'il aurait été attiré dans un piège par les sbires de Churchill, et la plupart ont conclu qu'au bout de quarante-six ans d'emprisonnement, l'émissaire du Führer, qui en savait trop, avait été assassiné à Spandau par les services secrets britanniques (ou la CIA)…

Enquête minutieuse

Goûtant peu le sensationnalisme, Pierre Servent a décidé de reprendre l'affaire depuis le commencement – lorsque l'Auslandsdeutscher (Allemand de l'étranger) et pilote vétéran de la Grande Guerre Rudolf Hess a rencontré Adolf Hitler, auquel il est resté soumis jusqu'à la fin de ses jours. Pour cette enquête, l'auteur s'est muni d'une documentation considérable, incluant les dossiers britanniques récemment déclassifiés. À mesure qu'il analyse le caractère, la carrière, les relations et les ambitions de Rudolf Hess, on s'aperçoit que la part de mystère recule insensiblement, jusqu'à ce que l'on soit en mesure de cerner l'état d'esprit du pilote chevronné, nazi convaincu et pacificateur autodésigné au soir du 10 mai 1941 ; avec la description de l'extraordinaire degré d'incrédulité et de confusion que son arrivée en Écosse suscite parmi les autorités britanniques, on comprend combien l'émissaire était peu attendu ; avec l'exposé des circonstances exactes de son décès en 1987, on est conduit à admettre toute l'invraisemblance de la thèse de l'assassinat. Tout cela est hautement pédagogique, l'auteur s'en tenant à sa résolution d'« examiner les questions en croisant le bon sens, les archives et les témoignages » – ce qui n'exclut d'ailleurs pas l'humour : on peut lire ainsi qu'« au rayon Hess » on trouve « des fake news en escadrilles » et, peut-être en hommage à Audiard et Frédéric Dard, l'auteur nous livre en prime ce passage réjouissant : « Le colonel SS Walter Schellenberg doit s'exécuter pour ne pas l'être »…

Sa conclusion, elle, est tout sauf réjouissante : « Le régime que Hess a si ardemment contribué à bâtir sous la coupe de son maître […] fut si ignoble qu'il est aisé de nos jours de se ranger d'emblée dans le camp des justes. Mais cet homme fracturé intérieurement […] peut aussi poser question pour appréhender les temps “barbares” qui reviennent en force en ce début du XXIe siècle. Toutes choses étant inégales par ailleurs, si nous ne vivons pas une réédition des années 1930, il y a néanmoins dans l'air un furieux “parfum années 1930”. […] L'homme pose d'une façon acide la question du choix en période troublée. La nôtre n'est pas du même calibre que celle de 1918–1939. Mais nous aurions tort de nous endormir sur nos lauriers démocratiques et de croire qu'il n'y aura jamais plus devant nous des défis terribles à relever. » Venant d'un homme aussi bien informé que l'auteur de Cinquante nuances de guerre, la mise en garde est manifestement à prendre au sérieux…

Kersaudy - Le mystère Rudolf Hess

« Rudolf Hess, la dernière énigme du IIIe Reich », de Pierre Servent chez Perrin Collection(s) : Biographies, paru le 19/09/2019, 495 pages.

Publié dans Articles de Presse

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