Syrie: pourquoi le cessez-le-feu entre la Turquie et les Kurdes reste très fragile

Publié le par BFMTV par Robin Verner

Jeudi, le président turc Recep Tayyip Erdogan et le vice-président américain Mike Pence ont annoncé un cessez-le-feu de cinq jours entre les forces d'Ankara et les Kurdes. Mais l'accord apparaît très déséquilibré. 

 Combats à Ras al-Aïn jeudi. - Ozan KOSE / AFP

Combats à Ras al-Aïn jeudi. - Ozan KOSE / AFP

Après 500 morts et 300.000 déplacés, selon des chiffres de l'Observatoire syrien des droits de l'Homme, depuis le début de l'offensive contre les Kurdes dans le nord de la Syrie, c'est une discussion avec le vice-président américain Mike Pence qui semble avoir convaincu le chef d'Etat turc de suspendre les sanglantes opérations en cours.

C'est en tout cas à l'issue de cette entrevue que Recep Tayyip Erdogan a annoncé un cessez-le-feu de cinq jours. Soit 120 heures, dont il exige que les Unités de protection du peuple (les YPG kurdes) les mettent à profit pour décamper du nord de la Syrie. Plus exactement, les termes de la suspension d'armes réclament des Kurdes qu'ils fassent retraite, afin de sortir d'un territoire de 32 kilomètres censé devenir une "zone de sécurité". 

Et on est loin, ce vendredi, de la paix des braves. La trêve ressemble davantage à une construction fragile comme du verre, voire à un marché de dupes. 

Le dédain d'Ankara 

Face à la presse, Mike Pence, au sortir de son entrevue avec Recep Tayyip Erdogan, s'est pourtant félicité des derniers développements, rappelant que "le président Donald Trump" l'avait envoyé en délégation en Turquie "pour mettre fin aux violences et permettre un cessez-le-feu immédiat". 

Cependant le ministre des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, s'exprimant peu après l'Américain, a tenu à revenir sur la sémantique employée par ce dernier, substituant à la perspective d'un "cessez-le-feu" celle, beaucoup plus modeste, d'une "pause": "Parce qu'on ne peut conclure de cessez-le-feu qu'entre deux parties légitimes". Or, martelant la position de son pays qui reproche aux YPG des liens avec le Parti des travailleurs du Kurdistan, il a qualifié le camp d'en face de "terroriste". 

Une équation déséquilibrée 

Et cette hauteur, voire ce mépris d'Ankara à l'égard de ses ennemis, n'est pas la seule raison de douter de la viabilité, voire de la réalité de cette rupture des hostilités. Des cadres ou d'anciens cadres des autorités américaines, interrogés par le site Foreign Policy, ont tâté la faille fragilisant l'ensemble de l'équation: son déséquilibre. Il faut dire que la "zone de sécurité" que Recep Tayyip Erdogan vient d'obtenir n'est pas une trouvaille américaine pour ramener la paix. Le président turc la voulait, et la demandait sur tous les tons depuis un an, se heurtant à la double fin de non-recevoir kurde et états-unienne. Il aura donc été récompensé pour une invasion, qui a indigné la communauté internationale, contre le fer de lance dans la guerre contre l'armée du "Califat" salafiste. 

"Les Etats-Unis ont tout simplement ratifié le plan turc d'avancer sa frontière de trente kilomètres en Syrie sans avoir la capacité d'influencer significativement la situation sur le terrain", a ainsi posé Brett McGurk, l'ancien représentant américain auprès de la coalition anti-Daesh. Un membre de l'administration américaine a, sous couvert d'anonymat, apporté une touche plus sombre encore, toujours auprès de Foreign Policy:

"C'est ni plus ni moins qu'une caution américaine à ce que la Turquie vient de faire et une permission d'annexer une portion de la Syrie et de déplacer la population kurde. C'est une immense victoire pour la Turquie, et la mission contre Daesh est finie".

De surcroît, la Turquie pourrait ne pas se contenter d'une bande démilitarisée de 32 kilomètres. Recep Tayyip Erdogan espère à terme repousser les troupes kurdes à 480 kilomètres de ses frontières.  

Les Kurdes ne veulent pas d'une capitulation 

Toutefois, Mazloum Abdi, qui dirige les Forces démocratiques syriennes, les fameuses FDS qui regroupent des éléments arabes et kurdes, a affirmé qu'il était prêt "à respecter le cessez-le-feu". Mais il semble jouer une partie isolée. Le média belge L'Echo a relevé que nombre de leaders kurdes n'entendaient pas désarmer, considérant que l'accord avait des airs de capitulation. 

"Erdogan veut pénétrer sur 32 km de profondeur, et nous avons déjà rejeté ces conditions", a en effet lancé jeudi l'un d'entre eux, Aldar Khalil, tandis que Salih Muslim, patron du Parti de l'Union démocratique kurde, assurait: "Un cessez-le-feu c’est une chose, mais se rendre est autre chose. Nous sommes prêts à nous défendre". 

L'amertume de la mixture turco-américaine est d'autant plus difficile à avaler du fait de l'effort consenti par les Kurdes face aux hommes en noir. Ils ont déjà perdu 11.000 soldats au combat. 

Fiction 

Au lendemain des annonces de Recep Tayyip Erdogan et de Mike Pence, la suspension paraît même quasi fictive. L'Agence France Presse signalait ainsi tôt ce vendredi des combats sporadiques à Ras al-Aïn dans le nord-est syrien. Guillaume Perrier, journaliste spécialiste de la région et ancien correspondant sur place, a même écrit sur Twitter: "Il n'y a pas de cessez-le-feu à l'heure actuelle. Ras al-Aïn est bombardée ce matin". 

Mustafa Bali, porte-parole des FDS a peu après déclaré: "En mépris de l'engagement à stopper les combats, l'artillerie et l'aviation continuent de cibler les positions des soldats, des installations civiles et l'hôpital à Serekaniye/ Ras al-Aïn. La Turquie viole l'accord de cessez-le-feu en poursuivant son attaque sur la ville depuis hier soir". 

"Cinq civils ont été tués dans une frappe aérienne de la Turquie sur le village de Bab al-Kheir", a par ailleurs affirmé l'Observatoire syrien des droits de l'Homme. 

Publié dans Articles de Presse

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