Un ancien gardien de camp de concentration jugé en Allemagne

Publié le par Le Monde par Thomas Wieder (Berlin, correspondant)

Bruno Dey, dont le procès s’ouvre ce jeudi, fait partie des vingt-neuf personnes encore visées, outre-Rhin, pour « complicité d’assassinat » en relation avec le IIIe Reich.

Bruno Dey, ex-gardien du camp de Stutthof (Pologne), dissimule son visage en arrivant au tribunal à Hambourg, le 17 octobre. MARKUS SCHOLZ / AFP

Bruno Dey, ex-gardien du camp de Stutthof (Pologne), dissimule son visage en arrivant au tribunal à Hambourg, le 17 octobre. MARKUS SCHOLZ / AFP

C’est peut-être la dernière fois que les crimes du nazisme font l’objet d’un procès en Allemagne. Un ancien gardien du camp de concentration de Stutthof (Pologne) comparaît, à partir de ce jeudi 17 octobre, devant la grande chambre pénale du tribunal de Hambourg. Agé de 93 ans, Bruno Dey doit répondre de « complicité d’assassinat » d’au moins 5 230 personnes, ce qui correspond au nombre de prisonniers dont il a été établi qu’ils sont morts pendant la période où l’accusé fut affecté au camp de Stutthof, du 9 août 1944 au 26 avril 1945.

La tenue de ce procès, soixante-quinze ans après les faits, est la conséquence de ce qu’on appelle la « jurisprudence Demjanjuk », du nom de John Demjanjuk, un ancien gardien du camp d’extermination de Sobibor (Pologne), condamné à cinq ans de prison pour complicité d’assassinat de 28 060 juifs, en 2011.

Cette affaire a marqué un tournant dans l’attitude de la justice allemande vis-à-vis des crimes du IIIe Reich. Il n’est désormais plus nécessaire, pour condamner d’anciens nazis, de prouver que ceux-ci ont participé activement à la mise à mort des déportés. A la suite du procès Demjanjuk, l’Office central pour l’élucidation des crimes du national-socialisme, créé en 1958 et basé à Ludwigsbourg (Bade-Wurtemberg), a lancé plusieurs dizaines d’enquêtes visant des individus ayant travaillé dans l’administration des camps ou ayant servi dans des unités impliquées dans certains massacres particulièrement abominables, comme celui de Babi Yar (Ukraine), en 1941, ou ceux d’Ascq et Oradour-sur-Glane (France), en 1944.

Moins d’une dizaine de ces enquêtes ont donné lieu à des condamnations, plusieurs procédures ayant été interrompues en raison de l’état de santé des accusés. Deux de ces affaires ont néanmoins débouché sur des procès dont le retentissement fut important : celui d’Oskar Gröning, ancien comptable à Auschwitz, condamné en 2015 à quatre ans de prison pour complicité d’assassinat de 300 000 personnes ; et celui de Reinhold Hanning, ancien gardien à Auschwitz, jugé coupable, en 2016, de complicité d’assassinat de 170 000 personnes. Les deux sont toutefois morts sans avoir commencé à purger leur peine, Hanning en mai 2017, à 95 ans ; Gröning en mars 2018, à 96 ans.

« Un rouage de la machine de mort »

Bruno Dey, dont le procès s’est ouvert ce jeudi, intéresse la justice depuis 2016. Il fait partie des vingt-neuf personnes encore visées, en Allemagne, pour « complicité d’assassinat » en relation avec le IIIe Reich. Comme les autres, il appartient à cette dernière génération, née dans les années 1920, ayant servi sous l’uniforme nazi. Recruté en 1943, il aurait été jugé inapte au combat à cause de problèmes cardiaques, a-t-il déclaré aux enquêteurs, ce qui lui aurait valu d’être intégré à la 1re compagnie des SS-Totenkopftête de mort »), ces unités SS chargées de la gestion des camps.

Situé à une trentaine de kilomètres à l’est de Gdansk, au bord de la mer Baltique, le camp de Stutthof fut ouvert par les Allemands en septembre 1939, au moment de l’invasion de la Pologne. Quelque 100 000 personnes y furent internées, principalement des opposants politiques mais aussi des juifs polonais originaires de Varsovie et de Bialystok. Environ 65 000 y ont trouvé la mort. A partir de fin 1943 ou début 1944, le camp fut équipé d’une chambre à gaz, où plusieurs milliers de détenus – le chiffre précis n’est pas connu – ont été exterminés au Zyklon B.

Au cours de l’instruction, Bruno Dey a reconnu avoir vu des centaines de cadavres à l’époque où il faisait partie de l’équipe des gardiens du camp. Il a également raconté avoir entendu des cris en provenance de la chambre à gaz. Il a assuré, en revanche, ne pas avoir participé lui-même à la mise à mort de prisonniers. Un point que le parquet ne conteste pas. Mais, selon ce dernier, le fait que l’accusé ait servi comme gardien en fait « un rouage de la machine de mort » nazie, et donc justifie son procès.

Prévu jusqu’à la mi-décembre, celui-ci ira-t-il à son terme ? C’est toute la question. En raison de son âge et de son état de santé, Brudo Dey ne serait que « moyennement apte à comparaître », selon son avocat, qui a réclamé que les audiences ne durent pas plus de quarante-cinq minutes d’affilée, et au maximum deux heures par jour.

Publié dans Articles de Presse

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