Lucette Destouches, gardienne fidèle de l'oeuvre de Céline, est morte

Publié le par France Culture par Pauline Petit

Le fil culture | La danseuse Lucette Destouches, épouse de Louis-Ferdinand Céline, est morte à l’âge de 107 ans ce vendredi. Depuis la disparition de l'écrivain il y a 60 ans, elle veillait sur son oeuvre avec passion. Retour sur une vie de dévouement, au diapason des ambiguïtés de l'auteur de "Mort à crédit".

Lucette Destouches-Almanzor, à Meudon, le 21 avril 1969.• Crédits : Keystone-France - Getty

Lucette Destouches-Almanzor, à Meudon, le 21 avril 1969.• Crédits : Keystone-France - Getty

Lucette Destouches s’est éteinte "paisiblement cette nuit dans son sommeil", a-t-on appris auprès de David Alliot, spécialiste de l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline, et proche de l’épouse de l’auteur. Tout au long de sa vie, la veuve de l’écrivain a défendu la mémoire de son mari, avec acharnement et dévouement.

La rencontre avec Louis-Ferdinand Céline a lieu en 1936. Lucette Destouches est alors une jeune danseuse de 23 ans, lui, un médecin généraliste qui a presque le double de son âge. Déjà célébré pour son retentissant Voyage au bout de la nuit, l’écrivain s’apprête alors à publier son deuxième roman, Mort à crédit. Sous l’Occupation, Céline emploie sa plume à la rédaction de virulents pamphlets antisémites. Lucette Destouches le soutient coûte que coûte, même lorsqu’ils reçoivent des petits cercueils dans leur boîte aux lettres. Ensemble, ils fuient la justice française et se réfugient en Allemagne quand approche la victoire alliée puis au Danemark, toujours accompagnés de leur chat, Bébert. Saisie d’une demande d’extradition de la France, la police danoise arrête l'écrivain en 1945 et le garde en prison pendant dix-huit mois. Grâce à Lucette, des livres passent les barreaux de sa cellule et Céline continue de noircir frénétiquement des carnets dans l’attente de son procès. "La prison est un lieu sacré où les règles sont mystérieuses et implacables. Il ne fallait pas y venir, voilà tout ! Et je suis déjà bien content d’y être. N’embête personne de tes réclamations. Tu te rendrais gêneuse et il ne faut surtout pas", écrit-il à sa femme, le 26 février 1946.

Dans "La Grande traversée" que Christine Lecerf consacrait cet été à Louis-Ferdinand Céline sur les ondes de France Culture, on pouvait entendre Lucette Destouches évoquer cette période de la fin de la guerre et leur périple en Europe. On y entend parfois des termes céliniens comme le mot "crever", souvent répété. 

    "Nous sommes restés un mois à Baden-Baden. Nous sommes allés Berlin, après, quelques jours pour des démarches. Berlin n'existait plus, on avait juste un hôtel qui était coupé en deux dans le vide et on a dû revenir. On a dû revenir à Baden-Baden et là, on a crevé pendant plusieurs mois et c'est vers la fin, quand on a vu qu’on ne pouvait pas partir de là, qu’on a essayé d'aller vers Namur, essayé d'aller partout, vers les frontières. Impossible. On est revenu et le bigot insistait beaucoup : la seule solution, c'est de retrouver le gouvernement, soi-disant la France, avec le drapeau français à Sigmaringen." Lucette Destouches

A la faveur d’une loi d’amnistie, le couple rentre en France en 1951, après 6 ans d'exil, et s’installe non loin de Paris, à Meudon dans le pavillon de la route des Gardes. Céline s’y éteint quelques années plus tard, toujours auprès de Lucette, fidèle. Un destin qu’il avait prédit dans une lettre adressée à Robert Le Vigan, datée du 27 octobre 1951 :

"Ça se passe à flanc de coteau de Meudon, quatre maisons semblables bâties en même temps que celle de Bassano, secrétaire de Napoléon, jouxte – la vue de tout Paris, de la tour Eiffel, du Mont Valérien, de Montmartre et des quais de la Seine et des usines Renault – très bonne guitoune avec 500 sacs de frais d’entretien par an ! On crèvera Lucette et moi ici, de surmenage et de vieillerie.” (Louis-Ferdinand Céline, Lettres, Pléiade, Gallimard, 2009).

"Tout au long de ma vie sans Céline, j’ai voulu le défendre"

Unique ayant droit de l’œuvre controversée de Céline, Lucette Destouches portera, avec une détermination sans faille, la postérité du sulfureux écrivain. Pour elle, c'est un homme d’une "immense bonté", un écrivain profondément génial. Gardienne attentive de sa mémoire, elle veille à ce que ses écrits antisémites ne soient pas publiés jusqu'à très récemment : Bagatelles pour un massacre (1937), L’École des cadavres (1938) et Les Beaux Draps (1941) sont selon elle des textes qui "n’ont plus de nos jours de raison d’être".

En 2001 sa position semblait définitive : "J’ai interdit leur réédition et, sans relâche, intenté des procès à tous ceux qui, pour des raisons plus ou moins avouables, les ont clandestinement fait paraître, en France comme à  l’étranger. (…) Encore maintenant, de par, justement, leur qualité littéraire, ils peuvent, auprès de certains esprits, détenir un pouvoir maléfique que j’ai, à tout prix, voulu éviter." (citée par Véronique Robert dans Céline secret, Grasset, 2001). 

Quelques années plus tard pourtant, Lucette Destouches orchestre la résurgence médiatique de l’œuvre de Céline, avec l’aide de son avocat François Gibault. En 2017, elle donne à la maison Gallimard l’autorisation de rééditer les écrits antisémites de son mari, dans un ultime retournement de situation. Pour l’avocat de Lucette Destouches, le temps était venu de les rendre publics : "Pendant 40 à 50 ans, je me suis opposé à la publication des pamphlets. Et puis on en a beaucoup parlé, les temps ont évolué, l'esprit public a changé. Nous avons pensé que les Français seraient plus aptes à comprendre et à les lire." Face à la polémique, le projet fut abandonné, au grand soulagement de l’avocat Arno Klarsfeld.

"Tout au long de ma vie sans Céline, j’ai voulu le défendre, et ça a été mon unique et immense force", confie Lucette Destouches au soir de sa vie. Laissant souvent de côté sa carrière de professeure de danse, Lucette Destouches paraît avoir tiré la longévité de son existence de cette mainmise sur l’œuvre de Céline. Éternellement liée à l'écrivain, elle avait fait graver un trois-mâts sur sa tombe, suivi de l'inscription "Louis-Ferdinand Céline, Docteur L.F. Destouches, 1894-1961" accolée à "Lucette Destouches, née Almansor, 1912-19…".

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article