« Le procès Barbie est d’actualité… Il montre qu’on ne naît pas fanatique »

Publié le par Le Dauphiné par Colette Lanier

“Enjeux et leçons du procès Barbie”, tel sera le thème de la conférence de Jean-Olivier Viout, ce jeudi 4 juillet à 16 heures, au conseil départemental de Haute-Savoie, salle Glières. Le lieu de la conférence est, à lui seul, tout un symbole.

Jean-Olivier Viout a été procureur général près la cour d’appel de Lyon de 2004 à 2011 et avocat général lors du procès de Klaus Barbie en 1987. Photo Le DL /Gilles TRIBOULET

Jean-Olivier Viout a été procureur général près la cour d’appel de Lyon de 2004 à 2011 et avocat général lors du procès de Klaus Barbie en 1987. Photo Le DL /Gilles TRIBOULET

Klaus Barbie, le chef de la Gestapo à Lyon, a été condamné à la réclusion à perpétuité pour crime contre l’humanité le 4 juillet 1987. Nous sommes le 4 juillet 2019 et vous donnez une conférence sur les enjeux et leçons de ce procès, ce n’est évidemment pas un hasard…

« Si c’est un hasard, c’est une pure coïncidence éminemment symbolique, il est vrai. »

Comment se fait-il que vous ayez assisté le procureur général Truche dans ce procès ?

« J’avais en charge l’organisation matérielle du procès et pour l’acte d’accusation, nous étions deux. Ce procès a évidemment marqué ma carrière. Rappelons que 10 000 personnes sont passées par la prison de Montluc entre 1943 et 1944. Nous sommes là dans une échelle de chiffres sans commune mesure avec d’autres affaires d’assises. »

Vous parlez des “enjeux” de ce procès. Quels sont-ils ?

« Que les exactions commises par Klaus Barbie fassent l’objet non pas d’un acte de vengeance mais d’un acte de justice. Il fallait qu’un État de droit, comme le nôtre, pose un acte de justice au sens plein du terme. Barbie avait été condamné à deux reprises à la peine de mort en 1952 et 1954 mais à chaque fois, c’était en son absence puisqu’il était en fuite en Bolivie. L’enjeu avait été de le retrouver, qu’il soit présenté devant la justice française pour rendre des comptes. Par ailleurs, ce procès devait être entouré de toutes les garanties qu’un État de droit offre aux justiciables, dans le cadre de la Convention européenne des Droits de l’Homme. Il ne devait pas être susceptible de critiques, notamment dans le domaine des droits donnés à la défense, menée par Jacques Vergès. »

« Ne pas être confronté à ses victimes »

Barbie n’a pourtant pas été très présent lors de son procès…

« Effectivement, au bout de trois jours d’audience, il ne voulait plus être présent pour ne pas être confronté à ses victimes. Nous avions le choix soit de le contraindre à être là par la force, soit d’appliquer une règle selon laquelle aucun accusé n’est obligé d’assister à son procès (sauf si sa présence physique est nécessaire à la manifestation de la vérité). Nous avons donc appliqué cette règle… mais il est quand même venu deux fois, de force, pour être confronté à des témoins qu’il n’avait pas rencontrés lors de l’instruction. Enfin, il est revenu une troisième fois pour le verdict afin de bénéficier de ce qu’on appelle l’ultime parole. »

Au final, combien de jours a-t-il été dans le boxe ?

« Six jours, durant lesquels il parlait très peu. Sa technique était de tout contester et surtout d’enlever à la France toute légitimité pour le juger. Il se prétendait citoyen bolivien et avoir été victime d’un enlèvement. Sa dernière phrase illustre bien sa défense : “C’était la guerre mais la guerre est finie”. À savoir que pendant la guerre, tout est permis. »

Donc, il n’a manifesté aucune compassion pour ces victimes ?

« Absolument aucune. Son seul tort, selon lui, était d’avoir été vaincu. Pour lui, il n’avait fait que son devoir de SS. »

Vous avez coutume de dire qu’il est l’archétype de ce que peut fabriquer le fanatisme, il aurait donc pu être un jeune radicalisé par Daesh ?

« Bien entendu. Ce procès est d’actualité car il permet de montrer comment un jeune homme bien sous tous rapports, a été cueilli par le fanatisme et comment il est devenu un tortionnaire. Ce procès montre qu’on ne naît pas fanatique mais qu’on le devient. Et le fanatisme s’adresse, aussi, à des gens très cultivés et intelligents. Barbie lisait le grec et le latin anciens dans le texte. »

On peut regarder ce procès car il a été filmé…

« Oui, en mondovision. On peut le trouver très facilement.La chaîne Arte a réalisé quatre DVD, dans lesquels on retrouve 60 heures d’audience. Il fallait que le devoir de mémoire soit accompli, quel que soit le recul du procès. »

« Vivre en ayant tant de morts sur la conscience »

Si ce procès avait lieu aujourd’hui, serait-il mené différemment ?

« Je ne le pense pas. La parole des victimes tenait la première place. Le Ministère public aurait certainement la même position, dirigée vers les risques du fanatisme contemporain. »

Y a-t-il encore des témoins vivants ?

« Non, hélas, ils sont tous décédés sans exception. Ils avaient entre 15 et 17 ans en 1944. »

Klaus Barbie avait largement officié en Haute-Savoie…

« Oui, il régnait sur toute la région Rhône-Alpes, sur le Jura, la Saône-et-Loire… Il avait supervisé depuis Lyon l’affaire des Glières. Beaucoup de Résistants haut-savoyards avaient été conduits et torturés à la prison de Montluc qu’il avait réquisitionnée. Je pense notamment au général André Devigny, le seul qui était parvenu à s’échapper de cette prison. »

Avait-il des descendants ?

« Oui, une fille qui vivait en Autriche au moment de son procès. Elle était là pour le verdict. Il avait également un fils mais qui s’était tué en parapente quelques semaines avant son arrestation en 1983. Je ne sais pas s’il a eu des petits-enfants. Nos rapports avec sa famille étaient inexistants. Nous avons juste assuré sa protection durant le procès. Quand Barbie est mort en 1991, sa fille est venue récupérer le corps de son père, conformément à la réglementation. »

Comment sort-on de neuf semaines de l’un des plus grands procès historiques du XXe  siècle ?

« On n’en sort pas indemne car on est confronté à l’horreur pendant plus d’un mois. Que cette horreur soit exprimée par des gens sortis par miracle de cet enfer, voilà qui frappe vraiment. Comment ce grand-père de 74 ans, poli et courtois, ait pu commettre de tels actes… Ça interroge forcément. Moi je reste sidéré par le fait qu’on peut encore vivre en ayant tant de morts sur la conscience. Vis-à-vis d’Hitler, il ne se posait aucune question. » 

Pour cette conférence, inscription obligatoire à pref-invitation@haute-savoie.gouv.fr ou au 04 50 33 61 13 ou 61 14.

Publié dans Articles de Presse

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