Spoliations/restitutions : repenser l'ordre du monde ?

Publié le par France Culture par Anaïs Kien

La semaine dernière, un jugement a été rendu dans une affaire de demande de restitution. Trois tableaux de Derain étaient en jeu. La famille de René Gimpel - résistant juif, galeriste et collectionneur d'art, mort en déportation en 1945 - qui demandait la restitution de ces tableaux a été déboutée.

Un portrait rare de la femme de Matisse d'André Derain exposé avant la vente aux enchères chez Christie's Londres, Angleterre, avril 2013• Crédits : Peter Macdiarmid - Getty

Un portrait rare de la femme de Matisse d'André Derain exposé avant la vente aux enchères chez Christie's Londres, Angleterre, avril 2013• Crédits : Peter Macdiarmid - Getty

Le 29 août dernier, les juges ont considéré que demeuraient "des incertitudes persistantes quant à l’identification des tableaux", invalidant par conséquent la demande des ayants-droit de René Gimpel, collectionneur et résistant français, mort en déportation en 1945. La famille Gimpel demandait la restitution de trois tableaux de Derain, spoliés sous l’Occupation, et appartenant actuellement aux collections nationales, théoriquement inaliénables. Les héritiers ont déclaré vouloir faire appel de ce verdict. 

Bien souvent, le processus de pillage et de spoliation des œuvres d'art reste difficile à retracer. Achetées au marché noir, utilisées comme monnaie d’échange, passées au tamis des trafics de guerre, leur circulation respectent rarement les cours et les règles du marché de l’art. René Gimpel lui-même avait d'ailleurs bradé à la va-vite une partie de sa collection pour financer la fuite de sa famille à Londres. 

On se souvient que cette question des restitutions de biens spoliés a déjà fait l’actualité, il y a quelques mois après la publication d’un rapport commandé par l’Etat sur les œuvres d’art à la provenance douteuse conservées dans les Musées nationaux.

Depuis quelques années, le sujet devient affaire, comme en témoigne le rapport de Bénédicte Savoy et Felwine Sarr qui a fait grand bruit en 2018. Emmanuel Macron avait solennellement joint le geste au rapport en restituant 26 œuvres réclamées par le Bénin, à la fin du XIXe siècle. 

Restitutions : un processus protéiforme ?

Les hypothèses ont été nombreuses au cours du débat qui a suivi la publication de ce rapport, sur les solutions à adopter.

Doit-on adopter une politique radicale de restitution de tous les objets dont la provenance est nettement douteuse ? Ou favoriser une forme de propriété collective qui consisterait à rendre nomades ces œuvres, à faciliter leur circulation au-delà de nos frontières ? Doit-on tout simplement refuser la mémoire de l’appropriation de ces objets, les laisser là où ils sont et promettre de ne plus faire d’achat imprudent ? Aucun scénario n’a pour le moment été clairement annoncé. 

Le problème est épineux : ces objets "déplacés" au XIXe siècle lors des conquêtes coloniales ou sous l’Occupation allemande sont une épine monumentale dans les relations diplomatiques. Restituer ces œuvres, pour les institutions publiques, reviendrait à admettre avoir contribué à leur spoliation, en conscience ou non, ne serait-ce qu’en fermant les yeux sur leur origine douteuse. 
Quand la fiction s'empare de la question...

Si le réel ne s’est pas encore décidé, l'écrivain Arno Bertina en a fait une histoire des possibles, une uchronie qui traite de manière réjouissante et sulfureuse cette question des restitutions. Dans une nouvelle intitulée Des lions comme des danseuses, Bertina raconte comment, au Cameroun, après la réunion d'une assemblée de chefs Bamiléké, émerge l'idée de demander l'accès gratuit au Musée du Quai Branly afin de permettre à leurs ressortissants de profiter des objets de leur patrimoine artistique qui y sont conservés. Envoyée, la demande est classée sans suite par les conservateurs dudit musée, non sans leur avoir offert le motif d'une partie de franche rigolade en réunion.

Mais une seconde lettre arrive du Cameroun, courtoise mais comminatoire : s’il n’est pas fait bon accueil à cette demande de gratuité, la restitution de tous les objets issus des territoires Bamilékés détenus par le musée sera demandée. Surprise ! Le musée cède. Pourquoi s'arrêter en si bon chemin ? La réponse autorise tous les espoirs : après l'accès au musée, c'est la gratuité des visas qui devient indispensable pour pouvoir accéder aux pays dont les musées détiennent des objets Bamiléké... puis celle du transport aérien pour les atteindre, et enfin du séjour sur place qui ne saurait coûter à ceux venus simplement pour profiter de LEUR patrimoine. Après cette joyeuse spirale... infernale, la nouvelle s’achève sur l’avènement de la seule condition de possibilité à ce libre-accès : un monde devenu totalement gratuit ! Et, bientôt, l’abolition des frontières rendues, de fait, inutiles. 

Une fois terminé Des lions comme des danseuses d’Arno Bertina, on comprend mieux les précautions, les atermoiements, à régler le sort de ces objets d’arts spoliés : ouvrir le dossier des restitutions, c’est peut-être remettre en chantier l’ordre du monde. 

Publié dans Articles de Presse

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