De La Haye à Paris, les archives du Tribunal de Nuremberg plus accessibles que jamais

Publié le par France Culture par Chloé Leprince

Le fil culture | Les archives du Tribunal de Nuremberg, en 1945 et 1946, sont arrivées à Paris. Derrière l'histoire de leur numérisation : la volonté, dès l'immédiat après-guerre, de faire de la pédagogie à partir de 20 tonnes de papier et 30 kilomètres de pellicule.

Hermann Goering à son procès devant le Tribunal de Nüremberg, en 1946• Crédits : Kurt Hutton - Getty

Hermann Goering à son procès devant le Tribunal de Nüremberg, en 1946• Crédits : Kurt Hutton - Getty

Les archives complètes du procès de Nuremberg sont arrivées à Paris la semaine dernière. Une arrivée discrète mais sous le patronage, tout de même, de la garde des Sceaux, Nicole Belloubet, venue dire l’importance du moment au Mémorial de la Shoah. Une cérémonie pour un dépôt d’archives ? Plutôt, l’aboutissement d’un long chantier de numérisation entamé en 2012, quand il fut décidé de donner davantage de visibilité aux actes d’un procès qui remontait à 1945, soixante-sept ans plus tôt.

Voilà bien longtemps qu’avaient quitté l’Allemagne ces quelque 250 000 pages de documents papier, 775 heures d’enregistrement gravées à l’audience sur 1942 disques de gramophone, 37 pellicules de film, 12 pellicules de microfilm sans oublier les objets qui avaient fait office d’éléments de preuve. Il avait été décidé dès 1946, moins d’un an après le début du procès historique de 24 caciques du Troisième Reich poursuivis par les puissances alliées pour “complot”, “crimes contre la paix”, “crimes de guerre” et surtout “crimes contre l’humanité”, que ces archives sans équivalent partiraient pour les Pays-Bas : c’est là que venait d’être créée la Cour internationale de justice.

Quand le procès s’achève, le 1er octobre 1946, les quatre juges américain, britannique, français et russe prononcent trois acquittements, onze peines de morts et le reste qui ventilait entre des peines de prison et la mort précoce de certains accusés. Le même jour, le tribunal statue que les archives intégrales du procès seront confiées à la Cour internationale de Justice, chargée non seulement de les conserver, mais aussi de permettre leur exploitation historiographique. En tout, le transfert prendra quatre années avant que la trace matérielle, concrète, de ces 403 audiences publiques et de tonnes de documents nécessaires à l’instruction ne soit conservée à La Haye.

Pendant plus de soixante ans, c’est ainsi à la Cour internationale de Justice, héritière directe du tribunal militaire international de Nuremberg, qu’il fallait s’adresser pour consulter cet inventaire précieux relatif au tout premier des treize procès qui verront le jour dans l’immédiat après guerre pour juger de la Seconde guerre mondiale. Chez les juristes, les premiers travaux pionniers d’analyse de Nuremberg remontent avant même les années 50. En 1955, quand l’historien Raul Hilberg soutient sa thèse, il a déjà utilisé les archives de Nuremberg. Dans les années 70, c’est Bradley Smith qui documentera par exemple la fabrication du verdict.

Lorsque des kilomètres de documents originaux (y compris toutes ces pièces qui permettent de retracer l’instruction du procès) ont été désacidifiés en 2012 dans le but d’être numérisés, une partie des audiences l’étaient déjà. Sur Gallica, le portail de la Bibliothèque nationale de France, on peut accéder depuis 2017 aux "Actes" du Procès de Nuremberg, bien connus des chercheurs en particulier. Ce qu’on trouve sur Gallica correspond à une série en 41 volumes publiée entre 1947 et 1949, et intitulée Procès des grands criminels de guerre devant le tribunal militaire international : Nuremberg, 24 novembre 1945 - 1er octobre 1946. Dans le détail : “21 volumes de débat et 18 volumes de documents”, précise le site de la BNF qui les tenait de longue date à la disposition des chercheurs à la Bibliothèque nationale de France.

5 millions de feuilles de papier, 30 kilomètres de pellicule, 25 000 photographies

Mais cet outil précieux ne proposait pas l’intégralité d’un fonds d’autant plus pléthorique que, d’emblée, dès l’instruction, les instigateurs du procès avaient eu à coeur de faire un important travail d’archives pour justement fonder les verdicts sur des preuves incontestables. Si l’on prend en compte la traduction dans les quatre langues du procès (l’anglais, l’allemand, le français et le russe), on fait face à des chiffres astronomiques :   5 millions de feuilles de papier soit 20 tonnes, 30 kilomètres de pellicule et 25 000 photographies. 

Autant de documents que le tribunal avaient délibérément fait consigner dans un but pédagogique. En 2016, l’historien Guillaume Mouralis consacrait dans la revue Critique internationale un article sur soixante-dix années de recherche sur Nuremberg. Il y cite le procureur en chef américain, Robert H. Jackson, qui ambitionnait explicitement de "constituer une archive irréfutable du national-socialisme et de ses crimes, le procès devant à la fois servir l'histoire en documentant le nazisme et fonder une politique appropriée de la mémoire".

En 2014, un laboratoire américain entamait la numérisation des documents déposés à La Haye moyennant un financement par deux grandes institutions : pour la France, le Mémorial de la Shoah ; pour les Etats-Unis, le musée du mémorial de l’Holocauste des Etats-Unis (USHMM). Ces deux institutions sont aujourd’hui dépositaires du fond numérisé. A Paris, c’est ainsi au Mémorial de la Shoah que vous pouvez désormais vous rendre pour demander à consulter, en salle de lecture, ces documents sans équivalent, dont une version numérique, ainsi que les originaux, demeurent cependant à La Haye. Le Mémorial de la Shoah était déjà un haut lieu de la recherche sur le nazisme, et sur son site, le Mémorial estime même que “la justice, française et internationale, a abondamment puisé dans les archives du centre pour instruire les procès de Nuremberg, ceux des responsables de la  “Solution finale”, jusqu’au procès Barbie”. Dès 1943, des donations avaient commencé d’enrichir ce fonds documentaire qui atteignait déjà 30 millions de documents. Sans compter les archives numérisées de Nuremberg.

Publié dans Articles de Presse

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