À De Gaulle, Colombey reconnaissant

Publié le par L'Alsace par Olivier Brégeard

Le futur président de la République s’y fixa un peu par hasard, s’y attacha et y termina sa vie. 45 ans après sa mort, ce village de Haute-Marne reste tout entier dédié à la mémoire du général. Mais le renouvellement des visiteurs est-il assuré pour l’avenir ?

Érigée au sommet de la colline la plus élevée de la commune, inaugurée le 18 juin 1972, la Croix de Lorraine est visible à des kilomètres à la ronde. Photo L’Alsace

Érigée au sommet de la colline la plus élevée de la commune, inaugurée le 18 juin 1972, la Croix de Lorraine est visible à des kilomètres à la ronde. Photo L’Alsace

Les femmes et les hommes illustres sont souvent commémorés sur leur lieu de naissance. Charles de Gaulle, lui, est étroitement associé au village où il est mort, et où il a passé les plus longues années de sa vie.

C’est pour des raisons à la fois géographiques et familiales que le lieutenant-colonel acquit une maison à Colombey-les-Deux-Églises en 1934. À mi-chemin entre Paris, où vivaient ses parents, et le Nord-Est où il savait devoir être appelé (il servira effectivement à Metz avant-guerre), ce village de Haute-Marne et son ancienne brasserie, renommée « Boisserie », offraient un cadre jugé propice à sa fille trisomi-que, Anne.

Il y eut certainement des moments heureux, dont témoignent le « hurloir » où les enfants avaient le droit de se déchaîner, les traces du terrain de tennis, de la piscine et du minigolf. De Gaulle revint régulièrement durant ses années de présidence. Mais l’Histoire a surtout retenu les moments de solitude et d’interrogation. C’est à La Boisserie qu’il vécut sa « traversée du désert » (de 1953 à 1958), puis sa retraite après la victoire du « non » au référendum de 1969. C’est là qu’il a rédigé ses mémoires. C’est là qu’il est mort, le 9 novembre 1970, à l’âge de 79 ans. C’est là qu’eurent lieu ses obsèques religieuses et son enterrement, lors d’une cérémonie « extrêmement simple » , selon ses dernières volontés.

Dès 1954, le général avait annoncé l’édification d’une Croix de Lorraine sur la « montagne » de Colombey, la colline qui domine le village. « Personne n’y viendra, sauf les lapins pour y faire de la résistance » , aurait-il ajouté. Ce premier Mémorial fut inauguré le 18 juin 1972. Dès la première année, il attira quelque 400 000 visiteurs, infligeant un autre désaveu au général – mais celui-là ne lui aurait pas déplu ! La commune, qui comptait 391 habitants en 1968, vit sa population quasiment doubler en sept ans, avant de se stabiliser entre 650 et 700 dans les années 1980.

En 2015, de Gaulle reste, de toute évidence, la raison principale pour laquelle on s’arrête à Colombey. Mais le renouvellement des générations est-il assuré pour maintenir son attractivité ? 45 ans après sa mort, le général fait-il toujours autant recette ?

« Là pour penser, je me retire »

En ce début d’été, on erre dans un village fantomatique, sous un soleil de plomb. Il faut un peu de persévérance pour dénicher la tombe du général dans le cimetière communal, monumentale mais sobre et discrète, à son image. Les innombrables plaques qui lui rendent hommage sont disposées à l’écart, bien ordonnées. On se recueille, seul, plus tranquille que devant la sépulture de Jim Morrison au Père Lachaise, à Paris…

À quelques pas de là, le vendeur de sets de table et de cartes postales reproduisant portraits, chronologies et discours n’est guère dérangé dans sa lecture. Même sérénité à La Boisserie, à peine troublée par les mugissements d’une vache, dans le pré voisin. La propriété de 2,5 ha est ouverte au public depuis 1980 mais appartient toujours à la famille (son fils Philippe) et les descendants – quatre petits-enfants et six arrière-petits-enfants – viennent plusieurs fois par an, logeant à l’étage interdit aux visiteurs. Incognito – bien que leur silhouette ne trompe guère – ils peuvent certainement encore se retirer ici « pour penser » , à l’instar de leur illustre aïeul.

« Où sont passés les groupes ? » , se désole cette année Claudine Robert, l’hôtesse d’accueil. Avec 55 400 visiteurs, 2014 avait été un bon cru, apparemment dopé par le lancement des commémorations de la Première Guerre mondiale et les « combinés » Verdun-Colombey. Mais avant 2008, la fréquentation était tombée à 10 000 pour la Croix de Lorraine, à 32 000 pour La Boisserie. Avec 85 000 visiteurs la première année, 77 000 l’an dernier, l’ouverture d’un nouveau Mémorial a donné un second souffle au village. Conçue par Frédérique Neau-Dufour, qui fut aussi conservatrice de La Boisserie avant de diriger le Centre européen du résistant déporté au Struthof, l’exposition permanente du Mémorial a su dépasser le culte de la personnalité pour proposer un véritable musée de la France du XXe siècle. Si sa vie et son œuvre sont abondamment détaillées, le général sert de fil conducteur à l’évocation des deux guerres mondiales puis des évolutions politiques et sociétales du pays, de la reconstruction à Mai 68.

Le général en fil conducteur du XXe siècle français

Gigantesque, ultramoderne dans sa conception comme dans sa présentation, le Mémorial exploite au maximum les possibilités du multimédia. 1 000 photographies, 240 panneaux graphiques, des dizaines d’archives audiovisuelles, des décors reconstitués, des effets sonores saisissants, des installations interactives… On s’immerge totalement dans ce parcours étourdissant, qui nécessite au moins une paire d’heures. En comparaison, le sons et lumières d’une heure proposé à la tombée de la nuit sur la Croix de Lorraine fait piètre figure… Au terme de cette « expérience De Gaulle », une question demeure sans réponse : le Lillois de naissance, Haut-Marnais d’adoption, qui choisit la « province sacrée » d’Alsace pour annoncer la création du RPF en 1947, mais qui était Français par-dessus tout, aurait-il appelé… à voter « oui » à un référendum sur la création de l’Acal ?

Publié dans Articles de Presse

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