La mort du «diable», caïd toulonnais de la French Connection

Publié le par Le Figaro par Mathilde Ceilles et AFP agence

PORTRAIT- Jean-Claude Kella, ex-figure du grand banditisme des années 70, a passé 25 ans derrière les barreaux et cotoyé les plus célèbres hors-la-loi des deux côtés de l'Atlantique.

Jean-Claude Kella avait 69 ans. MICHEL GANGNE/AFP

Jean-Claude Kella avait 69 ans. MICHEL GANGNE/AFP

Soixante-neuf ans d'une vie mouvementée, stoppée brutalement par la maladie. L'histoire, pleine de rebondissements, de Jean-Claude Kella, ex-figure du grand banditisme et ancien membre de la French Connection, s'est terminée le 8 juillet dernier à Nice. Une vie rythmée par le trafic de drogue entre la France et les Etats-Unis, les passages derrière le barreaux - 25 ans au total - et une carrière tardive d'écrivain qui puise son inspiration dans cette existence de hors-la-loi.

Tout avait plutôt bien commencé pour celui que l'on surnommait «le diable» ou «yeux bleus». Né en 1945 à Toulon, dans le quartier populaire de la Loubière, ce petit-fils d'immigré italien se destine à une carrière de coiffeur, comme son cousin. «Jeune, mon intention était d'être honnête, comme tous les gamins», confie Jean-Claude Kella à l'occasion d'une interview pour TV Sud. «Mon rêve, c'était de voyager à bord d'un bateau avec mon cousin.» Pour cela, il devient, à 14 ans, apprenti chez un coiffeur alsacien. Mais un jour, son patron lui vole un pourboire, une pièce de 10 francs. «Cette pièce a complètement changée ma vie. Je l'ai traité de voleur, il a voulu me frapper, je l'ai frappé le premier. Ma vie a basculé.»

L'adolescent quitte la coiffure pour épouser un destin de caïd, enchaînant les petits larcins. En 1968, Jean-Claude Kella rencontre un certain Francis le Belge, ou Francis Vanverberghe à l'état civil. L'homme vient d'être classé au fichier du grand banditisme. Avec l'argent de ce dernier, Jean-Claude Kella devient, avec Laurent Fiocconi, dit Charlot, un pilier du trafic de drogue entre la France et les Etats-Unis. Ainsi naît la French Connection, au sein de laquelle le Toulonnais, polyglotte, devient un intermédiaire majeur avec les chefs mafieux italiens de New-York. «Je recevais l'héroïne de France que je donnais à la mafia américaine», raconte l'ex-caïd à lafringaleculturelle.com. «C'est une période de ma vie que je ne regrette pas, mais, à l'époque, la drogue n'était pas autant diabolisée. C'était l'époque de “Sex, Drug and Rock and Roll”, des voyages des Beatles et des Rollings Stones à Katmandou. On travaillait pour le show- business.» Cette vie de truand, selon ses propres termes, lui a apporté «joie et tristesse, amour et solitude, amitié et trahison, misère et abondance. J'ai souffert et fait souffrir. Cette vie, je ne la regrette que pour le mal que j'ai pu faire à mes proches».

De la prison à l'écriture

A 25 ans, Jean-Claude Kella est arrêté puis condamné à neuf ans de prison, laissant derrière lui sa femme et ses enfants. Il passe près d'une décennie dans un quartier de haute sécurité à Atlanta, et découvre la dureté des conditions d'incarcération aux Etats-Unis. «Les prisons françaises sont un pensionnat de jeunes filles par rapport aux prisons américaines.» Une fois libre, Jean-Claude Kella continue «ses bêtises», comme il le raconte à TV Sud. «On prend de bonnes résolutions en prison. Mais, parfois, les circonstances font que les bonnes résolutions sont mises au panier. Ce n'est pas qu'on m'a forcé à continuer, mais j'ai voulu continuer. Et j'ai été pris encore une fois.»

Relaxé à plusieurs reprises contre de fortes cautions, notamment au Mexique, il tombe en 1998 dans l'affaire «Topaze», un coup de filet historique dans le milieu marseillais parmi des proches de Francis Le Belge, concernant notamment un trafic de cocaïne colombienne en Europe. Il est condamné à plusieurs reprises aux USA, en Italie et en France. De ces années de détention en solitaire, il avait tiré profit pour passer un bac français et son équivalent américain, et étudier philosophie, sociologie et langues étrangères. «De quoi m'aider à supporter l'isolement, à évoluer», avait-il raconté. Après quinze ans de prison pour l'affaire Topaze, il tire définitivement un trait sur sa vie de bandit pour se lancer dans la publication d'un roman.

«Il avait opéré une rédemption par l'écriture», estime son avocate Catherine Martini. «C'était un homme pudique, avec un code de l'honneur à l'ancienne», dit-elle. Comme beaucoup de figures du grand banditisme de sa génération, il avait publié, en 2009, une histoire de son parcours de hors-la-loi intitulé L'Affranchi. Dans un second ouvrage, Hold-up (publié en 2011), il avait revisité, entre témoignage et fiction, le «casse du siècle» à la Banque de France de Toulon, en 1992. Ses récits fascinaient certains de ses lecteurs. Jean-Claude Kella les avertissait dans une interview à Var Matin : «Ils pensent que se mettre hors-la-loi est le fer de lance de la rébellion cachée de leurs parents. Je leur conseille d'arrêter leurs conneries et de s'instruire. Ils apprendront ce dicton toulonnais: “Si tu ne veux pas te brûler, ne rentre pas dans la cuisine. ”»

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