Quand Vichy espionnait les Français

Publié le par Le Point par Jean Guisnel

Les archives du service chargé de la surveillance de la population montrent que le zèle des fonctionnaires suppléait à ses techniques plutôt rudimentaires.

René Bousquet a pris le contrôle du SCT qui se développe et auquel il « consacre tous ses efforts à perfectionner un outil policier dont la composante technique est aussi importante que l’organisation administrative », écrit l'auteur. Image d'illustration. © AFP/ -

René Bousquet a pris le contrôle du SCT qui se développe et auquel il « consacre tous ses efforts à perfectionner un outil policier dont la composante technique est aussi importante que l’organisation administrative », écrit l'auteur. Image d'illustration. © AFP/ -

Le journaliste et historien spécialiste des systèmes de communication Antoine Lefébure fouille et analyse depuis des années un outil de surveillance exceptionnel de la population mis en œuvre durant la Deuxième Guerre mondiale, le Service de contrôle technique (SCT). Il fonctionnait déjà sous la IIIe République, pour espionner les correspondances postales et les communications téléphoniques des Français, mais le régime de Vichy l'avait étoffé.

Le service, qui dépendait originellement du ministère de la Guerre, fut transféré à celui de l'Intérieur. De 1940 jusqu'à la prise de contrôle de cette organisation par les Allemands en 1944, ce sont plus de 5 000 fonctionnaires qui ont passé leurs journées à épier leurs concitoyens, mais pas seulement : le régime de Vichy surveillait les communications allemandes, tandis que les troupes d'occupation espionnaient tout le monde, d'abord dans la zone occupée, puis également dans la zone libre, après son invasion en novembre 1942 !

La population, pas dupe, ne se fait aucune illusion sur les violations du secret de la correspondance, qui s'accompagnent, parfois, de vols dans les colis. Marthe, de Lyon, écrit à ses parents le 5 mars 1940, dans un courrier évidemment intercepté, pour protester contre les vols de tabac : « Que ces messieurs les postiers lisent ma prose, je m'en frictionne les clavicules avec des pattes de homard en éventail, mais qu'ils fauchent des paquets de trèfle, j'en suis outrée. »

Surveillance générale

La chasse aux juifs réfugiés dans la zone sud est une activité prioritaire pour le régime de Vichy. Le SCT est d'une curiosité maladive, bien peu de suspects échappent à ses regards. Un nom, une activité professionnelle, des relations sont autant d'indices dont se saisit la froide mécanique de la surveillance. Les juifs « identifiés sont étroitement surveillés, leurs correspondances systématiquement ouvertes. Le censeur note soigneusement les nom et adresse des destinataires, ce qui permet à la police d'identifier ses futures proies », note l'auteur. Anonymes et personnalités, tout le monde est surveillé.

Ayant eu accès aux archives déclassifiées par François Hollande en 2015, Lefébure rappelle le rôle de René Bousquet qui est, à la fin de 1942, avec Pierre Laval, « l'homme le plus puissant de France ». Il a pris le contrôle du SCT qui se développe et auquel il « consacre tous ses efforts à perfectionner un outil policier dont la composante technique est aussi importante que l'organisation administrative ».

Raison d'État 

Quand Vichy espionnait les Français

Un ancien fonctionnaire du service de contrôle technique a expliqué à l'auteur sa perception de ces actions illégales, accomplies au nom de la raison d'État : « Il s'agissait d'informer les plus hautes autorités du pays, confronté à une situation grave. Dans ces cas-là, l'État est bien obligé de ne pas respecter la loi, y compris celle protégeant le secret postal. Les intérêts supérieurs du pays, sa sécurité sont menacés et l'État doit prendre toutes les mesures pour ne pas être pris par surprise. C'est tout simplement de la légitime défense. Dans ce genre de circonstances, personne ne peut être choqué de voir les serviteurs de l'État de salir les mains. »

Après la Libération, le service ressurgira de ses cendres et il poursuivra ses activités « certes de manière plus limitée mais avec le même souci de garder le secret le plus complet ».

Antoine Lefébure, Conversations secrètes sous l'Occupation, Tallandier, 380 pages, 22,50 euros.

Publié dans Articles de Presse

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