À son insu, un agent du FSB confesse à Alexeï Navalny un complot visant à le tuer

Publié le par Le Parisien par Juliette Mansour

L’opposant russe assure avoir piégé au téléphone un agent des services de sécurité russes (FSB) pour lui faire admettre qu’il avait bien été la cible d’un empoisonnement cet été en Sibérie.

Alexeï Navalny a confronté par téléphone plusieurs agents du FSB qui auraient, selon l’enquête menée conjointement par plusieurs médias, participé à son empoisonnement. REUTERS/Shamil Zhumatov

Alexeï Navalny a confronté par téléphone plusieurs agents du FSB qui auraient, selon l’enquête menée conjointement par plusieurs médias, participé à son empoisonnement. REUTERS/Shamil Zhumatov

Cela semble difficilement croyable, et pourtant. Le site anglais d'investigation en ligne Bellingcat a révélé ce lundi, enregistrement à l'appui, qu'un agent des services secrets russes aurait accidentellement confessé la tentative d'assassinat à l'encontre de l'opposant russe Alexeï Navalny… à Navalny lui-même.

Le militant de 44 ans avait fait un malaise le 20 août, à bord d'un avion devant le ramener à Moscou depuis la ville sibérienne de Tomsk, où il était venu soutenir des candidats à une élection municipale et tourner une enquête sur la corruption des élites locales. Un laboratoire militaire allemand, puis des laboratoires français et suédois, avaient conclu à son empoisonnement par une substance de type Novitchok, conçue à des fins militaires à l'époque soviétique, ce que Moscou réfute. Le Kremlin n'a d'ailleurs jamais ouvert d'enquête criminelle.

Cette confession inattendue s'inscrit dans le cadre de récentes investigations autour de l'empoisonnement du militant russe, lancées conjointement par plusieurs médias, dont Bellingcat, CNN et Der Spiegel. Selon cette enquête, fondée sur l'analyse de données notamment téléphoniques et de voyages ayant fait l'objet de fuites en ligne en Russie, huit agents du FSB spécialistes des armes chimiques assuraient une filature de l'opposant depuis 2017. Ils auraient notamment été présents le 20 août à Tomsk. Alexeï Navalny assure avoir obtenu le numéro de téléphone de l'un de ces agents, Konstantin Koudriavtsev, via le site Bellingcat.

Navalny se serait fait passer pour un haut responsable du FSB

Cet appel de 49 minutes a eu lieu le matin du 14 décembre, quelques heures avant que les médias partenaires ne publient les conclusions de leur enquête sur l'empoisonnement du militant russe. Mais avant d'appeler les personnes mises en cause pour leur donner un droit de réponse, Alexeï Navalny a demandé à pouvoir confronter, par téléphone, les membres de l'équipe du FSB impliqués dans son empoisonnement, rapporte Bellingcat.

L'ennemi juré du Kremlin, qui a publié sur son blog la conversation, explique avoir alors déguisé son numéro de téléphone et s'être présenté comme un assistant du Secrétaire du Conseil de sécurité russe et proche de Vladimir Poutine, Nikolaï Patrouchev. Il aurait ainsi fait croire à Konstantin Koudriavtsev, un expert des armes chimiques travaillant pour le FSB selon les médias ayant enquêté, avoir besoin de son témoignage pour rédiger un rapport sur la tentative d'assassinat de l'opposant.

Immédiatement, les services de sécurité russes (FSB) ont qualifié de « falsification » le piège téléphonique que l'opposant Alexeï Navalny affirme avoir tendu à un agent russe pour lui faire admettre qu'il avait participé à son empoisonnement cet été en Sibérie.

« La vidéo avec (cette) conversation téléphonique est une falsification », a assuré le FSB ce lundi, dans un communiqué cité par les agences de presse russes. L'agence du Kremlin explique que cette « prétendue « enquête » » constitue « une provocation planifiée » qui n'aurait pas été possible « sans le soutien technique et organisationnel de services spéciaux étrangers ». « La substitution du numéro d'un abonné est une méthode bien connue des services étrangers », poursuit-il, excluant par conséquent « la possibilité d'identifier les véritables participants de (cette) conversation ».

Alexeï Navalny n'apporte pas de preuve sur l'identité de son interlocuteur, indiquant dans son blog que « toute expertise vocale démontrera qu'il s'agit bien » de Konstantin Koudriavtsev. Se montrant hésitant au départ, l'intéressé, dont le rôle précis n'est pas détaillé, finit par discuter pendant plus de trois quarts d'heure au téléphone. Il estime que l'opposant a survécu grâce au pilote de l'avion à bord duquel il était lorsqu'il a fait son malaise et aux urgentistes qui l'ont pris en charge.

« S'il avait volé un peu plus longtemps, […] peut-être que tout se serait déroulé autrement »

Alexeï Navalny s'était en effet senti mal à bord du vol le ramenant de Tomsk, en Sibérie, à Moscou. Mais le commandant de bord avait décidé d'atterrir en urgence à Omsk pour permettre sa prise en charge, le 20 août. « S'il avait volé un peu plus longtemps et n'avait pas atterri soudainement, peut-être que tout se serait déroulé autrement », dit l'homme présenté comme Konstantin Koudriavtsev, selon l'audio et la vidéo diffusés par Alexeï Navalny. Puis les urgentistes « ont vu son état et lui ont injecté un antidote quelconque », poursuit la même voix. À plusieurs reprises, ce dernier rapporte aussi ne pas pouvoir s'exprimer « au téléphone », avant de finalement donner des détails, comme lorsqu'il affirme que le poison avait été mis sur le sous-vêtement du militant russe.

Interrogé sur les conclusions de l'enquête menée par les différents médias le 17 décembre, le président Vladimir Poutine avait laissé entendre qu'Alexeï Navalny était surveillé, mais avait démenti tout empoisonnement. « Le patient de la clinique berlinoise a le soutien des services spéciaux américains […]. Et comme c'est le cas, il doit être surveillé par les services spéciaux. Mais ça ne veut pas dire qu'il fallait l'empoisonner », avait déclaré le président russe à l'occasion de sa conférence de presse annuelle. Et d'ajouter : « Si on l'avait voulu, l'affaire aurait été menée à son terme. »

Publié dans Articles de Presse

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