INFO LE POINT. Robert Hossein, le géant du théâtre populaire, est mort

Publié le par Le Point par Marc Fourny

L'éternel amant d'Angélique, marquise des anges, est décédé à l'âge de 93 ans. Il avait su comme personne attirer des foules dans ses spectacles démesurés.

INFO LE POINT. Robert Hossein, le géant du théâtre populaire, est mort

Impulsif, passionné et fonceur, imprévisible et brouillon, parfois insupportable et forcément attachant... Tel était Robert Hossein, décédé ce 31 décembre, pour ceux qui ont eu la chance de le croiser. Comédien et metteur en scène, il est mort des suites du Covid-19 à l'hôpital quelques heures après avoir soufflé ses 93 bougies. Il avait contracté le funeste virus lors d'une précédente hospitalisation. Pour les interviews, inutile d'apporter les questions, il entamait son show, porté par son propos, en faisant les dialogues à lui tout seul : vous repartiez avec des heures d'une logorrhée flamboyante où le tonitruant metteur en scène abordait tous les sujets qui lui tenaient à cœur. Un monument, une force, un torrent d'énergie, une fougue sans doute héritée de sa mère, qui quitta la Russie soviétique pour émigrer vers l'Europe occidentale dans les années 1920, avant de s'installer à Paris.

Son enfance est décousue, ses parents tirent le diable par la queue, un père musicien, une mère couturière, ils le mettent en pension, sans toujours payer la facture... Le jeune Hossein change souvent d'établissement, prend sur lui, ne s'attache guère, sauf à cette mère dont il admire la classe. Plus on le traite de « Russkoff » – ou pire de « Russecouille » –, plus il s'enferme dans le silence et les rêves, s'invente des histoires qui nourriront plus tard sa formidable créativité.

Le balafré d'Angélique

Robert Hossein aurait pu mal tourner, toujours prêt aux quatre cents coups. À peine le certificat d'études en poche – l'a-t-il seulement eu ? –, c'est décidé : il veut être comédien, « devenir une vedette ». Il prend des cours d'art dramatique et fréquente surtout les bandes de Saint-Germain-des-Prés, jeune loup maigre et ténébreux, dormant chez les copines qui veulent bien l'héberger quelques soirs. Il croise Michèle Morgan, Boris Vian, Sartre ou encore Roger Vadim et court le cacheton en décrochant des petits rôles... « J'ai fait mes classes dans la rue », résumera-t-il un jour.

Le service militaire finit par le remettre sur les rails. Il se fait alors remarquer dans une comédie, Du plomb pour ces demoiselles, de l'écrivain Frédéric Dard, qui le prend sous son aile. Mais sa notoriété décolle surtout avec Responsabilité limitée, une pièce qu'il écrit, avec en tête d'affiche Jean Rochefort et Jean-Louis Trintignant. Le voilà lancé, c'est la fin des vaches maigres. Avec sa tête de voyou, il enchaîne les rôles de gangsters ou de policiers et rêve de devenir le Bogart à la française. Mais pour tous, il reste surtout le balafré Joffrey de Peyrac dans la série des Angélique, une gueule cassée très populaire, mais qui lui colle forcément à la peau.

Joffrey de Peyrac, le rôle qui lui collera à la peau. © SN Prodis

Joffrey de Peyrac, le rôle qui lui collera à la peau. © SN Prodis

Découvreur de talents

Au début des années 1970, il envoie tout valdinguer et quitte Paris avec quelques livres et sa brosse à dents pour diriger le Théâtre populaire de Reims. Son idée ? Faire du théâtre comme au cinéma afin d'attirer le plus grand nombre de spectateurs. Personne n'y croit, lui s'accroche, court après les subventions, convainc les plus sceptiques, fonde sa compagnie – un vieux rêve – et persuade un certain Jacques Weber, prix d'excellence du Conservatoire, de le suivre dans l'aventure et d'intégrer sa troupe. Il y en aura d'autres qui seront formés sur les planches de Hossein, comme Isabelle Adjani, Isabelle Huppert, Jacques Villeret, Jean-François Balmer ou encore Francis Huster... Une liste à faire pâlir d'envie tout directeur de casting. Pour la première de Crime et châtiment, les mille spectateurs applaudissent quarante minutes debout devant des comédiens en pleurs. Le pari est gagné, mais son école modèle ne durera que quelques années, faute d'argent.

En 1975, il passe encore à la vitesse supérieure et monte Le Cuirassé Potemkine au palais des sports de Paris. La veille de rencontrer les producteurs, il n'a encore rien écrit, mais il les convainc de mettre 6 millions sur la table en mimant les scènes, les rebondissements, les sons et les effets spéciaux ! Du pur Hossein... Les 250 000 spectateurs qui vont se presser au spectacle ne seront pas déçus : un cuirassé de 26 mètres, des éclairs, des lumières, des musiques, des dizaines de figurants... La Révolution russe s'invite sur la scène.

« Je ne travaille pas pour une élite »

La recette est au point : de grands effets, un texte a minima, des tableaux inspirés par l'imagerie classique. C'est le début de l'ère des grands spectacles qui vont faire sa légende, avec la collaboration de son complice Alain Decaux : Notre-Dame de Paris et son décor de trente tonnes, Les Misérables et ses 400 000 spectateurs, Jules César, de Shakespeare, qui lui vaudra enfin un regard bienveillant de la critique, puis Marie-Antoinette, dont il remet en scène le procès avec la complicité du public... Plus c'est grand, plus c'est fou, plus il fonce, puisant dans sa poche, prêt à tout vendre pour financer ses rêves. Il montera même Ben Hur au Stade de France et nourrira toujours le regret de n'avoir pu reconstituer le siège d'Alésia avec… Depardieu et Christophe Lambert !

Scène de Jésus, la résurrection interprétée, le 5 avril 2000, sur la scène du Palais des Sports à Paris. © FRANCOIS GUILLOT AFP

Scène de Jésus, la résurrection interprétée, le 5 avril 2000, sur la scène du Palais des Sports à Paris. © FRANCOIS GUILLOT AFP

Il a souvent été critiqué par l'élite parisienne, qui se bouchait les oreilles en entendant la promotion de son énième spectacle, tout en reconnaissant que l'homme savait quand même s'y prendre pour convaincre les Français de quitter leur poste de télévision pour s'asseoir, au moins une fois, devant une scène vivante. « Le théâtre, c'est une chose qui ne doit pas être emmerdante, a-t-il un jour confié à sa biographe Cécile Barthélémy. Je le hurle, je le déclare, quitte à passer pour un simpliste et un primaire. Je ne travaille pas pour une élite, pour des gens qui ont la chance de savoir et sont totalement disponibles intellectuellement. »

Scandale et rédemption

Sa vie privée aussi fut également tumultueuse, passionnée, débordante... « En amour, je n'ai pas toujours été très bien, je suis obligé de le reconnaître. Sur ce point, l'âge m'aura amélioré. Du moins j'ose l'espérer... » Il y a d'abord la parenthèse russe avec la blonde Marina Vlady. Il a 28 ans, elle en a 16, un vrai coup de foudre, il la fait tourner dans plusieurs films (Toi le venin, La Nuit des espions), elle réveille son côté slave et bohème, ils ont deux fils, Igor et Pierre, et se quittent avec Les Canailles, de Maurice Labro.

Crime et châtiment en 1956, avec Marina Vlady. © Champs-Élysées Productions AFP

Crime et châtiment en 1956, avec Marina Vlady. © Champs-Élysées Productions AFP

Trois ans plus tard, il fait à nouveau scandale en épousant Caroline Eliacheff, alors âgée de 15 ans, fille de la journaliste Françoise Giroud. Ils ont un fils, Nicolas, puis il divorce de nouveau, renoue avec son vagabondage, avant de rencontrer la comédienne Candice Patou, sa dernière compagne et mère de son fils Julien. « Elle m'a apporté la stabilité », confiait-il avec tendresse.

C'est lors du baptême de son dernier fils qu'il se convertit au catholicisme. Avec la même énergie qu'il met dans son métier, il affiche sa foi sans détour dans les interviews et sur scène, en montant des spectacles religieux dans la veine des grands mystères médiévaux. Au début des années 1980, avec Jésus était son nom, ce mystique concrétise un projet qu'il portait en lui depuis longtemps et fait à nouveau un triomphe. À tel point qu'il récidive plus tard avec Jésus la résurrection puis Une femme nommée Marie, en 2011, une pièce jouée dans le sanctuaire de Lourdes. « Ma seule certitude, c'est Dieu », répétait inlassablement celui qui voyait dans tout homme une raison d'espérer. Et quand on lui parlait de la mort, ce grand saltimbanque s'en sortait par une boutade : « Mourir est effrayant, car c'est pour la vie. »

À lire : Robert Hossein, de Cécile Barthélémy, éd. Pierre Marcel Favre.

Je crois en l'homme parce que je crois en Dieu, de Robert Hossein, éd. Presses de la Renaissance.

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