Jacques Lassalle, mort d'un "spectateur abominable" devenu maître du théâtre engagé

Publié le par France Culture par Hélène Combis et Chloé Leprince

Disparition | Le metteur en scène engagé Jacques Lassalle est mort ce 2 janvier. Il avait commencé sa carrière en fondant le Studio-Théâtre à Vitry, avant de prendre la direction du TNS, puis de la Comédie-Française. Retour sur la carrière d'un homme qui n'a jamais cessé de se revendiquer d'abord citoyen.

Jacques Lassalle au ministère de la Culture, en 1990• Crédits : Pierre Verdy - AFP

Jacques Lassalle au ministère de la Culture, en 1990• Crédits : Pierre Verdy - AFP

Il avait 81 ans. Jacques Lassalle, grande figure du théâtre des années 1970, est mort à Paris ce mardi 2 janvier 2018. Metteur en scène de plus d'une centaine de spectacles, grand directeur d’acteurs, au rang desquel Isabelle Huppert, Gérard Depardieu, Christine Fersen, Catherine Hiégel, ami des auteurs, Nathalie Sarraute et Michel Vinaver... il était venu se raconter au micro de Joëlle Gayot en novembre 2011. C'était dans l'émission "Les Mercredis du théâtre" :

C'est au festival d'Avignon que le jeune Jacques Lassalle, qui sera plus tard appelé à diriger le Théâtre National de Strasbourg et la Comédie Française, décide qu'il consacrera sa vie au théâtre. Après sa découverte de Jean Vilar et Gérard Philippe notamment : 

    J’étais un petit provincial. Je fréquentais souvent dans le sarcasme les tournées parisiennes au théâtre. Ne parlons pas des matinées classiques... J’étais un spectateur abominable, chahuteur et presque malheureux. Et là tout à coup, je découvrais une espèce d’assomption extraordinaire. C’est vrai que découvrir "Le Prince de Hombourg", le "Dom Juan" dont on m’a fait l’honneur de me demander une mise en scène quarante ans plus tard dans ce même lieu… Et puis surtout : enfant, quand je faisais une bêtise, mon grand-père me traitait de “bougre d’artiste” [...] et après, pour se laver la bouche de ce mot, il crachait dans l’âtre. J’ai intériorisé cette malédiction sur l’artiste, le saltimbanque, et là tout à coup, Vilar, et ceux qui l’accompagnaient [...] me révélaient que le théâtre pouvait être une des possibilités les plus accomplies de servir la cité.

Vitry, du déménagement à l'engagement

C'est en fondant en 1967 le Studio-Théâtre de Vitry qu'il fait ses premières armes. Vitry, où il passe avec sa famille seize ans de sa vie. C'est là aussi qu'il renoue avec le théâtre, qu'il avait abandonné au profit de l'enseignement (il était agrégé de lettres modernes) après des études aux conservatoires de Nancy et Paris et des débuts de comédien :

    C’était un projet dans un premier temps très modeste. Était-ce même un projet de théâtre ? [...] J’ai souvent dit que tout ce que j’avais pu apprendre, c’est à Vitry. Et dans des conditions comme toujours très paradoxales : au départ je ne suis arrivé à Vitry que pour cause d’emménagement. J’avais déjà une petite famille, et il fallait un appartement suffisamment grand pour nous contenir. J’ai découvert à Vitry une réalité à laquelle rien ne m’avait vraiment préparé, ni sur le plan politique, ni sur le plan social, ni sur le plan culturel. Je venais de la province, Nancy après Clermont-Ferrand, du Conservatoire de Paris comme jeune acteur, d’études littéraires à l’université. Et tout à coup je me retrouvais dans un grand ensemble et je découvrais tout à la fois une réalité quotidienne qui pouvait être très âpre, rugueuse. Et en même temps, une attente, une générosité, une solidarité dans les relations, qui me touchaient énormément. Et surtout, moi qui ne savais plus pourquoi j’avais voulu faire d’un théâtre, qui ne savais que faire de l’enseignement que j’avais reçu, qui était dans ces années là, le début des années 60, très académique… tout à coup  je retrouvais quelque chose de ce que ma découverte bien des années auparavant de Jean Vilar et du théâtre populaire m’avait appris : qu’on pouvait être simultanément artiste et citoyen et que peut-être même on était d’autant plus artiste qu’on était citoyen […] Vitry m’a initié au monde réel.

Pendant un an, Jacques Lassalle initie bénévolement les jeunes de la cité au théâtre. Il continue sa carrière de façon moins confidentielle, lorsqu'on lui demande de diriger le Théâtre national de Strasbourg (de 1983 à 1990) :

    Il fallait bien que nous ayons bien travaillé pour qu’en deux ou trois ans, sans aucune espèce de soutien particulier, tout à coup, on me propose des mises en scène au Français, à l’opéra, au Conservatoire (...) J’ai toujours été très intimidé quand j’avais affaire à des propositions de ce type. (...) Je n’ai connu de l’Alsace pratiquement que le TNS. C’était une vraie forteresse en son sein. Il était si lourd de ses secrets, de ses antécédents, de sa fonction dans le théâtre français, qu’il m’est apparu quelquefois comme difficile à intégrer, à remettre dans le monde autour. 

Le 9 avril 2009, les "Nouveaux chemins de la connaissance" invitaient Jacques Lassalle dans le cadre d’une semaine consacrée aux pièces les plus célèbres de Molière. Lassalle, dont le Tartuffe (avec Gérard Depardieu) restera dans les mémoires dramatiques, célébrait le théâtre de Molière en des termes politiques :

    C'est l'être même de ce théâtre qui assume à la fois totalement, puisque Molière était probablement le plus farceur, le comédien le plus drôle de son temps, c'était une espèce de Chaplin de son temps. Ce comédien est un homme extraordinairement douloureux, il a une vision du monde extraordinairement lucide et désenchantée. C'est cet étrange mariage-là entre un théâtre qui est fait pour plaire et un théâtre qui est fait pour déranger simultanément et tout à la fois.

Ecoutez le metteur en scène, connu pour ses années au Studio théâtre de Vitry-sur-Seine, raconter comment il s’est toujours gardé, malgré la mode de sa génération et l’engagement politique, de sacrifier complètement au dogme “brechtiste pur et dur”:

Molière, Vinaver... comme Lassalle

Dramaturge, il a monté une dizaine de spectacles à partir de pièces qu'il a écrites. En 1980, Jacques Lassalle explorait sur France Culture son rapport au texte dans l’émission “Les arts du spectacle”. Il revendiquait déjà de mêler répertoire consacré, travail de création contemporaine, et ce qu’il appelait “un travail de récit”. Alors que l’étiquette de “théâtre du quotidien” s’installait dans le lexique critique, écoutez ce que disait Jacques Lassalle :

    A vrai dire, que je travaille sur Marivaux, sur Molière, sur Vinaver ou sur Lassalle, j’ai vraiment le sentiment de faire le même travail. Parce que ce que j’essaye de piéger, et c’est l’ambiguïté et peut être la contradiction et la limite de ce que je tente, c’est la vie elle-même et d’en faire un acte théâtral. C’est-à-dire de faire passer la vie, indistincte, indifférenciée, amorphe, de la célébrer en un acte qui voudrait être un acte d’éternité. C’est-à dire que quand je travaille sur un texte constitué, il m’importe tout autant de faire surgir l’autre texte, le texte de l’ici et maintenant, de la représentation, le texte que l’acteur produit dans son rapport au personnage.

Puis c'est la Comédie-Française, le plus vieux théâtre français, qu'il vouait jusque-là aux gémonies, qu'il est appelé à diriger par Jack Lang en 1990 :

    La Comédie française, c’est le grand mystère de ma vie. Je me suis construit entièrement contre elle. Je détestais tout du Français, ses privilèges, cette idée qu’il brandissait d’une certaine tradition, d’une éternité des œuvres... Je détestais ses hiérarchies, ses fétichismes, ses collusions avec les puissances ambiantes. Et le jour où on m’a demandé d’y faire une mise en scène, j’ai découvert que c’était ma maison[...] C’est le lieu de ma plus grande appartenance et de mon absolue rébellion [...] C’est pour ça que j’y ai été très heureux.

Très affecté par son éviction de la Comédie Française par Jacques Toubon en 1993, il s'était alors retiré plusieurs mois à la campagne. Sans jamais rompre complètement avec le Français cependant. Début 2017, Eric Ruf, nouveau patron, avait comblé in extremis la programmation du Vieux-Colombier, Jacques Lassalle ne parvenant pas à venir à bout d'un projet de mise en scène de Kleist après le décès de sa femme. 
"Cinéaste rentré"

Outre La Cruche cassée de Kleist, Jacques Lassalle renoncera aussi aux rêves cinématographiques qu'il a pu nourrir jusqu'à la fin de sa vie. Le 28 janvier 2012, Michel Ciment l'avait invité à parler cinéma dans “Projection privée” sur France Culture. L’homme de théâtre venait alors de publier chez P.O.L Ici moins qu’ailleurs, chronique de dix années mêlant impressions, conférences, souvenirs, bloc notes… et critiques de films. Car Lassalle, dramaturge et metteur en scène de théâtre, faisait grand cas du septième art. De lui qui a caressé de près quelques projets cinématographiques jamais aboutis, Michel Ciment parle même de lui comme d’un “cinéaste rentré”. 

Six ans plus tard, Jacques Lassalle meurt sans avoir fait ses débuts au cinéma. En 2012, il racontait ce désir de cinéma non abouti avec ces mots :

    Le cinéma a même encore plus d’importance que je n’ai l’air de lui donner. Je dirais qu’il est au centre même de ma vie, de mes projets, de mes désirs… et peut-être même de ce qu’on peut appeler un peu pompeusement “une écriture scénique”. L’idée de quitter la scène - au sens général du terme - sans être passé derrière la caméra me paraîtrait comme une espèce de démission, de trahison. Et pourtant j’ai toutes les raisons de penser qu’être cinéphile n’est pas forcément être cinéaste, et que le passage du théâtre au cinéma (dans les deux sens) n’est pas, dans toute l’histoire du cinéma, la chose la plus convaincante qui soit.

Et Jacques Lassalle de citer Ingmar Bergman, qu’il avait invité à la Comédie-Française, Orson Wells ou encore Losey.

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