Limonov : l'homme qui ne voulait pas mourir dans son lit

Publié le par Le Point par Etienne Gernelle

L'écrivain russe Édouard Limonov, qui avait inspiré un livre à Emmanuel Carrère, s'est éteint à Moscou. Une vie de fureur et de scandales.

Edouard Limonov, lors d'un meeting à Moscou, en 2014. © DMITRY SEREBRYAKOV/AFP

Edouard Limonov, lors d'un meeting à Moscou, en 2014. © DMITRY SEREBRYAKOV/AFP

Le diable est mort. Édouard Limonov a donc rendu les armes à 77 ans. «  J'ai pris le parti du mal », fanfaronnait-il dans son Journal d'un raté. Vraiment ? Sa vie fut en tout cas suivie par une longue et sinueuse traînée de soufre : poète-voyou en Ukraine, dandy-dissident à Moscou, clochard puis majordome à New York, re-dandy à Paris, écrivain talentueux et scandaleux, un brin célinien (semblant toujours hésiter entre le rôle de Bardamu et celui de Robinson), chien de guerre, politicien égaré dans les pires impasses, prisonnier, toujours plus ou moins fourré dans les sous-sols, les bas-fonds, homme à femmes et parfois à hommes, amateur de livres et de rixes. Et puis l'obsession d'être toujours du mauvais côté de la barrière, dans le camp «  des feuilles de chou, des tracts ronéotypés, des partis qui n'ont aucune chance », poursuivait-il dans Journal d'un raté. «  J'aime les meetings politiques qui ne réunissent qu'une poignée de gens et la cacophonie des musiciens incapables. Et je hais les orchestres symphoniques. Si j'avais un jour le pouvoir j'égorgerais tous les violonistes et les violoncellistes. »

Goût du sang

Tout avait, il est vrai, mal commencé : naître en 1943 à Djerzinsk, ville nommée ainsi en l'honneur du bourreau Félix Djerzinski, fondateur de la Tcheka, et d'un père officier (subalterne) du NKVDLimonov avait une prédisposition pour l'arrestation. Dès sa jeunesse à Saltov, banlieue de Kharkov, en Ukraine, il joue au prisonnier. À peine 15 ans et il s'essaie au cambriolage, se paie des cuites avec des bouteilles de vodka volées, sort volontiers son couteau, y compris contre des policiers venus l'embastiller. Cette fois-ci il s'en tire bien, grâce au papa tchékiste. Mais cela ne durera pas.

Édouard Savenko (son vrai nom) acquiert très tôt le goût du sang. Emmanuel Carrère raconte dans son superbe Limonov (P.O.L) que la grossesse de sa mère a coïncidé presque exactement avec la bataille de Stalingrad. Un peu de superstition aide à forger une vocation, surtout quand l'éducation la nourrit. Édouard était plutôt chétif, a porté tôt des lunettes et s'en prenait plein la figure dans la rue. Sa mère aurait toujours refusé de le réconforter quand il rentrait amoché : il faut apprendre à se défendre. Une histoire trop fréquente en Russie pour ne pas être vraie. Édouard est désormais prêt à tuer. Cela change tout.

Poésie, dissidence et veines tranchées

À Kharkov, «  Editchka » découvre l'usine, les voyous, gagne un concours de poésie puis se fait une place dans la «  dissidence » littéraire, ces cuisines où l'on discute des heures en rêvant à un autre monde et en lisant Mandelstam ou Akhmatova. Il couche avec Anna, l'hôtesse de cette petite société, joue au dandy avec ses blousons colorés et ses jeans pattes d'eph – un vrai «  sapeur » –, gagne un peu d'argent en apprenant à confectionner des pantalons. Puis les bons sentiments le lassent, l'horizon ukrainien est bouché. C'est là qu'Édouard Savenko devient Édouard Limonov, pseudo d'un poète pseudo-dissident, mais nettement plus ambitieux que ses amis.

Il ne supporte plus de perdre son temps et part pour Moscou. Il y tombe amoureux de la belle Elena, puis se tranche les veines sur son palier lorsqu'il croit cet amour perdu. C'est son deuxième suicide raté. Il séduit rapidement l'underground moscovite, comme celui de Kharkov auparavant. Puis se fatigue, encore. Il n'est pas comme eux. Ou du moins il a plus d'ego. Editchka soigne son corps, l'ascétisme et l'exercice l'ont sculpté. Pour lui, ils sont tous mous. Personne ne trouve grâce à ses yeux. Même Vénédikt Erofeïev, auteur du mythique Moscou-sur-Vodka (1), le manuel du zapoï : la vraie biture russe, pas celle qu'on connaît chez nous, la grande dérive alcoolisée, le plus souvent sans manger, qui peut durer plusieurs jours. Le zapoï, Limonov connaît, il en est un athlète depuis l'adolescence. Mais ce voyage-là ne suffit plus non plus.

Du clochard au majordome

Voici l'exil. D'après lui, Limonov n'a eu d'autre choix, ne voulant pas collaborer avec le KGB. Il en est néanmoins ravi. Il part la même année de Soljenitsyne (1974), la gloire et la morale en moins. D'ailleurs il considère Soljenitsyne comme un «  vieux con ». À New York, il vit de l'État providence, puis se clochardise, se débrouille comme il peut, traîne du côté gay et découvre l'homosexualité avec un jeune Noir dans le bac à sable d'un jardin public. Il commence alors à écrire Eto ya, Editchka (It's me, Eddie, dans sa traduction en anglais), qui raconte ses aventures new-yorkaises. «  Eddie » devient entre-temps majordome d'un milliardaire. Il le racontera dans Histoire de son serviteur. En lisant le livre, le milliardaire découvrira comment Eddie ramenait des filles dans sa chambre à coucher et vidait sa cave…

Grâce à un éditeur aussi légendaire que franc-tireur, Jean-Jacques Pauvert, Eto ya, Editchka est édité à Paris sous le titre Le poète russe préfère les grands nègres. Limonov accourt. Il écrit alors pour Jean-Edern Hallier et la bande de L'Idiot international, sort au Palace et bronze des heures sur l'île Saint-Louis «  au plus près de Baudelaire ». Et publie encore. Arrive la perestroïka ; il affirme qu'il faudrait envoyer Gorbatchev au peloton d'exécution, mais rien n'y fait, l'URSS tombe. Il retourne définitivement en Russie en 1994, la même année que Soljenitsyne. Mais pas pour y vivre reclus, comme son aîné.

Les années kalachnikov

Entre-temps, il traîne ses bottes un peu partout à l'Est, en Russie et ailleurs, au gré de ses engagements. Certains sont indéfendables, comme cette virée en Bosnie aux côtés de Radovan Karadzic et Ratko Mladic, qui finiront tous deux à La Haye pour crimes contre l'humanité. Et puis il y a ces guerres des marges. Par nationalisme prorusse ou par romantisme, il va soutenir les rebelles abkhazes qui conquièrent par les armes leur liberté contre la Géorgie à laquelle Staline les avait rattachés. Même chose avec la Transnistrie, minuscule filet de terre russophile – on peut à peine dire enclave – en Moldavie. Aujourd'hui ce sont encore des États fantômes, indépendants de fait mais reconnus par personne ou presque. Ça le rassure, Limonov, le séparatisme.

Emmanuel Carrère a arrêté d'écrire son livre pendant plus d'un an lorsqu'il a vu les images de Limonov tirant à la mitrailleuse, au hasard, sur Sarajevo dans un documentaire de la BBC. À cause du « ridicule », explique-t-il. Limonov décourage souvent. Carrère a finalement repris la plume, et son ébouriffant Limonov a obtenu le prix Renaudot en 2011. Interrogé par Le Point à l'époque, Limonov s'en amuse et lance à l'intention d'Emmanuel Carrère : « Je lui souhaite de mal tourner. Tous les grands écrivains tournent mal. »

S'agissant de mal tourner, Limonov n'a cessé d'y travailler. En 1993, il fonde avec Alexandre Douguine, qui deviendra plus tard un conseiller du Kremlin, le Parti national-bolchevique, assemblage aussi grotesque qu'extrémiste d'ultranationalistes et de nostalgiques du stalinisme. Ils éditent un journal, Limonka, dont la signification en jargon militaire russe est «  grenade ». Le Bunker, siège de l'organisation, accueille dans un sous-sol la petite secte des nazbols, dont les membres passent régulièrement par la case prison, mais aussi des people de passage, des rockeurs, des figures de la contre-culture moscovite… Allez comprendre. Tout le monde ne prend pas cela au sérieux. Beaucoup pensent Limonov gouverné par son ego, d'autres estiment qu'il est le seul politicien russe sincère.

Quatre mariages, quatre divorces

Ne pas s'imaginer que sa vie s'arrête alors à la politique. Limonov fréquente parfois, dans les années 1990, le Hungry Duck, fameuse boîte de nuit moscovite où les videurs ont des gilets pare-balles et les clientes se déshabillent sur le bar. Limonov assiste à l'inauguration d'un strip club chic des années 2000, «  regardant les filles mais conscient que ce n'était pas dans sa posture », se souvient un témoin. Son succès avec les femmes ne se dément pas. Marié et divorcé quatre fois. Deux enfants, avec une actrice célèbre.

Alan Cullison, journaliste du Wall Street Journal qui fut longtemps en poste à Moscou, rencontra souvent Limonov. «  Il avait de bonnes analyses sur la société russe, et je pressentais que ses idées allaient avoir une influence sur la politique du pays. C'est d'ailleurs ce qui s'est passé. »

Sauf que ce n'est pas lui qui prend le pouvoir, mais Poutine. Le parti de Limonov est dissous, ses militants pourchassés. Accusé d'une obscure tentative de déstabilisation Kazakhstan après une expédition dans les montagnes de l'Altaï, il se retrouve en prison. Il y restera moins de deux ans, écrira sept livres.

À son retour, Limonov – avec son nouveau parti, L'Autre Russie – fait un temps alliance contre Poutine avec le champion d'échecs Garry Kasparov et l'opposant Boris Nemtsov (assassiné à deux pas du Kremlin en 2015). Extravagante alliance entre des démocrates à l'occidentale et l'ultranationaliste infréquentable. En Russie, tout est possible.

Conversations avec le diable

Toutefois, cela ne dure pas. Dans le même temps, il a une vie sociale, Limonov. Alan Cullison se souvient d'un appartement «  peu décoré, empli de livres, sans rien de moderne », et d'un hôte «  poli, sachant recevoir. Après tout il avait été majordome. Il servait de bons vins et avait une brillante conversation. Il aimait avoir des échanges avec des étrangers  ».

Jean-Michel Cosnuau (2), un ancien maoïste devenu publicitaire puis créateur de clubs et de restaurants à Moscou, se souvient d'un débat organisé par Le Courrier de Russie : «  On avait parlé de Deleuze et de Foucault à la sortie, je ne sais plus pourquoi. Il connaissait bien. Humainement, il était assez hautain. J'ai quand même une photo avec lui sur mon téléphone sur laquelle il sourit presque. Un exploit. »

Dans l'introduction de son – formidable – Livre de l'eau, écrit en prison, Limonov se demande quelles sont les choses essentielles pour lui. «  Je n'en ai découvert que deux : la guerre et les femmes », répond-il. Avant de dérouler un grand voyage plutôt poétique autour des mers, des rivières, des fontaines et des banias (saunas russes)… Édouard se voyait finir en Asie centrale, mais il a terminé ses jours à Moscou. Quand Le Point, en 2011, lui demande de quoi il a peur, il répond : «  De mourir dans mon lit. » Il semblerait pourtant que Limonov ait succombé à un cancer dans un lit d'hôpital. L'été dernier, il était en Italie. Le diable aimait aussi le soleil.

(1) Chez Albin Michel.

(2) Lire Froid devant !, Robert Laffont, 2015.

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